Outil culturel d’éducation permanente autour du confinement

PRM

Introduction

 

Nous proposons ici un outil culturel dans le cadre de notre agrément en éducation permanente (axe 3). Ce dossier pédagogique accompagne la publication et a pour but de faciliter l’utilisation de 3 vidéos produites par RTA en avril-mai 2020 à propos de la crise sanitaire et du confinement qui font l’actualité.
Les vidéos peuvent être visionnées et téléchargées via les liens suivants.

Capsule n°1 - « Un confinement de la pensée ? »
https://vimeo.com/404253465 

 
Capsule n°2 - « Ce vide qu’on dit neuf »
https://vimeo.com/405463682  
Capsule n°3 - « Et après ? »
https://vimeo.com/414803955

[Lien vers la page dédiée avec toutes les vidéos : https://vimeo.com/showcase/prmrta]

Ces vidéos s’inscrivent dans la lignée des POM (Petites Œuvres Multimédia), que nous avons ici modestement rebaptisées PRM (Petites Réalisations Multimédia). Les POM sont de courtes vidéos, d’une à deux minutes en l’occurrence, qui ont pour but de susciter une réflexion et une sensibilisation pour faire ressentir une question précise autrement que par l’analyse.
« Réalisée par des créateurs, des monteurs, des concepteurs sonores et des graphistes, la POM redéfinit les codes du photojournalisme. C'est un montage vidéo qui anime l’image fixe, lui apporte une 3e dimension et permet une approche directe, sensitive du sujet. Moderne et communicatif, la POM est par nature l’objet éditorialisé du Web. Passerelle entre information et création, ce module court se démarque par son dynamisme et sa technologie. »
http://voies-off.com/index.php/pom-petites-oeuvres-multimedia

Au cours des dernières années, RTA a réalisé plusieurs vidéos sur le modèle des POM, dont voici quelques exemples.
https://www.enlignedirecte.be/545
https://www.enlignedirecte.be/2811
https://www.enlignedirecte.be/7820
https://www.enlignedirecte.be/1173

slidePomEnnemi

Étant données les circonstances particulières de production de ces PRM, tout le travail a été réalisé à distance, afin de respecter les précautions sanitaires qui s’imposent ; les photos qui figurent dans les vidéos ont été prises à l'intérieur ou à proximité de l'habitation, et la réalisation des PRM (lecture, écriture, prises de vue, musique, montage…) a été effectuée intégralement en télétravail. Il y a donc une relation d’homologie entre le contenu (une réflexion sur le confinement) et sa production.

 

Utilisation de l’outil

 

Les PRM que nous avons réalisées sur le confinement abordent trois niveaux d’analyse : anthropologique, sociétal et politique. Ces approches sont différentes et partiellement indépendantes, mais les vidéos que nous présentons ici (ainsi que les autres supports que nous mobilisons pour leur analyse) ont toutefois été pensées pour s’articuler entre elles, et peuvent donc être visionnées et utilisées ensemble, par exemple dans le cadre d’une animation.
L’objectif de ce dossier pédagogique est de donner des clés de décryptage des vidéos, mais également de suggérer des usages possibles des PRM dans le cadre d’une activité d’éducation permanente. Il est donc organisé en 5 chapitres, qui présentent chacun une dimension possible d’utilisation des PRM :

  • débat ;
  • articulation entre les 3 vidéos ;
  • analyse sémiotique ;
  • confrontation à des argumentaires ;
  • confrontation à d’autres corpus.

 


Dans le cadre d’une animation, un premier usage possible des vidéos pourrait consister à diffuser les PRM sans explication ni analyse préalable, afin de pouvoir ressentir et comparer les expériences des participants de manière la plus directe et ouverte possible. Après la projection de chaque clip, on peut en effet mener une discussion avec le groupe sur base de questions telles que : Qu’est-ce que ces vidéos vous évoquent ? Est-ce qu’elles font écho à votre expérience du confinement ? Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec le message qu’elles ont construit ?1
Par exemple, la deuxième PRM peut nourrir une discussion sur la manière dont nous ressentons les conflits et les drames (sanitaires, géopolitiques, identitaires, écologiques…) qui secouent nos sociétés, ainsi que leur traitement médiatique et les décisions politiques qu’ils engendrent (sur les plans économiques et sociaux, notamment). En outre, cette vidéo permet d’introduire à des valeurs politiques et des combats sociétaux essentiels, qu’il est urgent de défendre et de porter. Le texte qui accompagne ces images, et qui débute par une citation de Paul Virilio (« Depuis l’an 2000, on n’a pas fini d’enchaîner les catastrophes. »), nous rappelle en effet que les événements auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ne sont pas inédits, et que bien d’autres drames les ont précédés. La crise actuelle sera-t-elle enfin l’occasion de prendre conscience de ce que nous avons peu à peu perdu depuis des années, et continuerons à perdre si nous ne réagissons pas ? Sera-t-elle l’occasion de réfléchir au modèle même de la « crise » et de son utilisation politique ? Trouverons-nous alors le moyen de redonner leur place à la solidarité collective, la protection sociale, la réflexion critique et la lutte contre les inégalités ?

Notes

1-Anne Sauvagnargues, commentant la conception de la pratique artistique défendue par Gilles Deleuze a cette belle formule : « [Il s’agit de] rendre sensibles les forces réelles qui agitent les sujets sociaux » (https://www.persee.fr/doc/espat_0339-3267_2002_num_78_1_4188).

 

 


Comme évoqué dans l’introduction, les trois PRM peuvent être visionnées de manière indépendante, mais il peut aussi être intéressant d’analyser les liens et les articulations qui existent entre elles.
En effet, nous pouvons repérer des éléments qui assurent en quelque sorte une transition d’un clip à l’autre.

  • Le texte que l’on entend dans la première PRM a été, comme indiqué en fin de vidéo, inspiré par la pensée de Paul Virilio sur ce qu’il appelle « la tyrannie du temps réel » qui s’est trouvée accrue à cause du confinement (le télétravail, l’usage exponentiel des visioconférences imposent en effet un autre rapport au temps, comme l’obligation intériorisée de réaction immédiate).
  • La deuxième PRM est reliée à la première dans la mesure où elle est introduite par une citation de Virilio (« Depuis l’an 2000, on n’a pas fini d’enchaîner les catastrophes. »), et elle débouche sur une réflexion à propos de notre modèle de société, dont nous avons déjà perdu de nombreux pans depuis des années, et dont la pandémie de coronavirus ne fait que mettre en évidence les limites et les dérives.
  • La troisième PRM repart de questions sociétales (économie, démocratie, etc.) et débouche sur une analyse du champ du pouvoir, en particulier sur la manière dont celui-ci gère la situation actuelle et devra répondre aux enjeux de « l’après-crise ».
   

schemaPRM

 

En résumé, les 3 PRM peuvent être situées les unes par rapport aux autres de cette manière.

 


Le format des PRM est, par nature, très riche d’un point de vue formel ; en conséquence, il nous semble que ces vidéos peuvent aussi, au-delà des questions de fond qu’elles abordent, servir de support pour une animation d’éducation aux médias.
En effet, chacun des clips peut être analysé sur base des questions fondamentales qui sont le point de départ de toute analyse sémiotique.

1) Quels sont les matériaux utilisés ?

Une première étape indispensable de l’analyse sémiotique consiste à répertorier soigneusement les matériaux utilisés dans le corpus que l’on étudie. Dans cette optique, on peut distinguer cinq catégories principales de matériaux, chacune d’entre elles pouvant se décliner en sous-catégories.

  • Images (fixes ou mouvantes, couleurs ou noir et blanc, nettes ou floues, réalistes ou oniriques...)
  • Voix (dialogues ou monologues, dont on peut analyser le rythme, le ton…)
  • Musique (extraits d’un ou plusieurs morceaux, éventuellement de différents styles…)
  • Bruitages
  • Mentions écrites
 
2) Comment ces matériaux sont-ils agencés et articulés entre eux ?

Une fois que l’on a repérés les éléments qui composent notre corpus, on peut se demander pourquoi chacun d’entre eux a été choisi, et comment ils ont été organisés et mis en relations les uns avec les autres, par exemple grâce à des questions telles que :

  • L’agencement des différents éléments produit-t-il des rapports d’opposition, de décalage, d’homologie, de soulignement, de répétition, d’anticipation, de rappel… ?
  • Les matériaux tendent-ils à l’homogénéité, ou sont-ils plutôt hétérogènes (et pourquoi) ?
 
 3) Quel sens cela permet-il de produire ?

Enfin, on peut s’attarder à l’analyse des relations éventuelles entre les différentes parties ou blocs de notre objet, qui sont toujours produites par un usage particulier des matériaux. Une attention particulière doit être apportée ici au fonctionnement éventuel de mise en abyme : une petite partie donne des informations ou indications sur le tout (son contenu ou sa visée, par exemple).

 
→ En résumé, l’analyse sémiotique repose sur la question « Quel est le sens produit par les choix de matériaux, leur agencement entre eux et les relations de structure ? » 

1PRM

PRM 1

Dans cette première vidéo, on peut mettre en évidence que les photos servent d’illustration au texte, tantôt de manière explicite (i.e. photo de voiture lorsqu’on évoque les « véhicules vides, à l’arrêt ») et tantôt de façon plus implicite (i.e. la caisse de livres sur la photographie quand on explique que « nous étions peu à peu occupés à perdre (…) la lecture-même au profit d’un flux d’images qui se prétend moteur mais nous fait immobiles... » ; une mention écrite sur la caisse comprend d’ailleurs le mot « moteur »).
Les photos utilisées dans cette PRM sont plutôt homogènes, puisqu’elles sont toutes en noir et blanc, et prises en intérieur (souvent cloisonné, avec des barreaux… ou montrant l’extérieur vu de l’intérieur). Cette homogénéité est accentuée par les transitions effectuées au montage, comme par exemple entre la grille devant la voiture et les fils d’acier à l’intérieur.
Pour cette PRM, la logique a été de mettre le texte en rapport (parfois décalé pour éviter une répétition trop appuyée) avec des images qui doivent être verbalisées (i.e. perte des échelles et escabeau, perte de la lecture et livres). Cela se fait même parfois sous forme d’ énigme : les jeux (le billard renversé, le jeu labyrinthe) peuvent donner lieu à une verbalisation1 : « une vie devenue jouet (des événements) ».
Le bruitage (obturateur ou flash qui se recharge) insiste sur le côté « représentation » : le confinement de la pensée porte sur les représentations du réel qu’il affecte.
La photo sur l’écran d’ordinateur (Custodes libertatis, les gardiens de la liberté2) et la BD La mort douce (avec un médicament contre le mal de gorge) sont une mise en abyme comme évoqué plus haut.

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PRM 2

Dans la deuxième PRM, l’on peut découvrir des images qui illustrent les conséquences très concrètes de la crise qui nous touche aujourd’hui, dans nos lieux de vie habituels et nos occupations quotidiennes : bancs publics scellés, salles de classe désertées, etc. Les dimensions sociales et culturelles de la situation sanitaire actuelle sautent alors aux yeux.
Du point de vue de l’image, la vidéo est composée de deux parties : d’abord, nous voyons une série de photos en noir et blanc qui représentent des espaces vidés par le confinement (écoles, parcs…) ; viennent dans un second temps des images en couleur (les premières symbolisent la représentation du réel par les médias ; ensuite les photos en filé évoquent des images mentales, des souvenirs qui s’estompent ; dans la dernière photo, on utilise le light painting pour effacer le personnage, ce qui fait écho à l’invisibilité dont parle le texte).
Ici, nous avons donc affaire à deux séries de photos hétérogènes (série 1 : le confinement ; série 2 : ce qu’on n’y voit pas) entre lesquelles il y a une double transition par la répétition des panneaux, le bruitage « signal » et le brouillage (y compris sonore). De cette manière, on passe de rues vides à des « rues animées » (mention écrite au JT), avec « enquête » (dans le bandeau inférieur sur l’écran) qui renvoie aux scellés de la « police » dans les premières images.
Le texte demande « Voyons-nous la perte [= dans les représentations qu’on nous donne à voir des catastrophes] qui cachait déjà ce que nous avons perdu ? », et ce que nous avons perdu est illustré par des photos en filé (tirées du film de Granier Deferre « La veuve Couderc », diffusé pendant cette période et dont on ne peut pas dire qu’il soit un éloge de la solidarité puisqu’il raconte l’histoire d’une dénonciation jalouse à la police et de l’assassinat programmé d’un fugitif/clandestin) puis en light painting.
Plusieurs figures de style peuvent être repérées dans le texte, comme l’allitération « nous incarcère dans ses écrans ».
Le bruitage « signal d’alerte » reproduit le message « SOS » en morse.
Le titre « Ce vide qu’on dit neuf » est à la fois une privation que l’on présente comme inédite, mais aussi une quasi anagramme de Covid-19.

3PRM

PRM 3

Dans cette troisième et dernière PRM, intitulée « Et après ? », la vidéo n’est plus constituée d’une succession de photos, mais bien de deux séquences visuelles ayant une signification précise dans ce contexte.
D’abord, nous pouvons voir une toupie qui tourne longuement dans un cadre en bois. La toupie symbolise ici une action ou réaction qui « va dans tous les sens », ou à tout le moins est susceptible d’aller dans plusieurs directions. Le cadre dans lequel la toupie se déplace est, quant à lui, une représentation du champ politique, qui est aujourd’hui plus que jamais en plein questionnements et bouleversements.
Ensuite, la vidéo nous montre, plus rapidement, la même toupie qui tourne cette fois dans un œil, évoquant notre difficulté à voir et à comprendre clairement la situation actuelle, qui est caractérisée notamment par de nombreuses incertitudes.
Concernant la bande son, les extraits qui se succèdent au long de la vidéo sont des interventions de responsables politiques dans les médias, qui ont été choisis dans le but de montrer la grande variété de directions possibles dans lesquelles on pourrait aller à la sortie de la crise sanitaire. La PRM se conclut par une citation de Pierre Bourdieu qui met en évidence qu’au sein du champ du pouvoir se donnent à voir des luttes par le pouvoir, mais aussi (ou surtout ?) pour le pouvoir, et pour l’imposition de son propre pouvoir face à celui des autres acteurs du champ.
Ces extraits sont aussi, bien sûr, l’occasion de démontrer ou de rappeler la place importante des médias dans le champ politique, puisqu’ils sont aujourd’hui ou en tout cas ambitionnent d’être3 un protagoniste à part entière de ce champ. Notons encore que tout au long de cette PRM, certains mots apparaissent sur les montants du cadre en bois dans lequel la toupie est lancée ; ces expressions sont évidemment reliées et synchronisées aux extraits sonores que l’on peut entendre en même temps dans la vidéo.
NB : En guise d’exercice, il peut sans doute être intéressant de demander aux personnes avec qui l’on travaille sur cette vidéo s’ils reconnaissent les voix des différents extraits audio.

Citations utilisées dans la PRM
 L’économie, c’est la vie. Eric Domb, fondateur de Pairi Daiza
L’endroit où vous travaillez, c’est probablement l’endroit le plus sûr pour ne pas être contaminé.  Pieter Timmermans, administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique
Derrière cette crise sanitaire se cache aussi une crise sociale.  Jean-Marc Nollet, co-président d’Ecolo
La situation est catastrophique, et il va falloir se retrousser les manches.  John Alexander Bogaerts, homme d’affaires et journaliste
On voit bien qu’on doit revaloriser tous ces métiers qui ont une fonction sociale absolument vitale aujourd’hui dans notre société.  Paul Magnette, président du PS
J’en ai appelé à un plan de type « plan Marshall ».  Charles Michel, président du Conseil européen
Je suis absolument persuadé qu’il y aura un avant et un après, pas seulement parce que les hommes politiques s’en rendent compte, mais parce que les citoyens vont l’exiger.  Etienne Davignon, homme d’affaires et homme d’Etat
 Ce sont les politiques, et seulement les politiques, qui décident. Georges-Louis Bouchez, président du MR

Notes

1-Pour René Lindekens, une des formes de verbalisation d’une image est « hypothético-déductive » : on isole des éléments de l’image qu’on relie entre eux pour en déduire une signification possible.

2-Il s’agit en fait d’un détail d’un plafond du Palais des Doges à Venise peint par Véronèse.

3-L’exemple emblématique étant l’émission controversée Bye Bye Belgium, diffusée sur la RTBF le 13/12/2006.

 

 


En cette période particulière, RTA a également publié trois analyses d’éducation permanente sur la thématique du confinement, qui peuvent chacune être reliées à une PRM que nous avons présentée et analysée ci-dessus.

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PRM 1

La première vidéo peut être mise en lien avec une analyse intitulée « Quelles pensée du confinement ? », que l’on peut lire ici :
https://www.intermag.be/692

Dans cette analyse, nous avons voulu étudier les discours autour de la crise, et ce qu’ils nous apprennent de la dynamique de nos sociétés.
Pour ce faire, nous avons adopté une perspective anthropologique afin de tenter de répondre à la question suivante : comment la crise modifie-t-elle, mais surtout révèle-t-elle notre rapport à l’espace, au temps, à la relation ?
Le confinement est sans précédent, mais la crise sanitaire qui l’a amené s’inscrit dans la lignée d’autres événements catastrophiques qui doivent nous pousser à relativiser l’aspect inédit de la situation que nous vivons aujourd’hui.
Au départ des travaux de Paul Virilio sur la guerre du Golfe, nous pouvons constater que ce contexte présente des similitudes frappantes avec la crise sanitaire actuelle (restriction des déplacements, explosion des ventes de matériel virtuel, télécommunications en temps réel, télétravail, etc.)
Si l’on n’y prend pas garde, les mesures prises aujourd’hui pour répondre à la pandémie, aussi nécessaires soient-elles, risquent d’amplifier certains phénomènes (e.g. l’addiction aux écrans) et de donner naissance à des prophéties auto-réalisatrices (e.g. en ce qui concerne le télétravail).
Le traitement médiatique de la crise actuelle engage des enjeux sociétaux qui dépassent de loin la dimension sanitaire. Nous pouvons ainsi craindre, si l’on se laisse aller aux injonctions de faire encore plus et encore plus vite de la même chose, un renforcement des tendances dominantes (e.g. le recours abusif au chômage temporaire). Nous avons donc voulu marquer un arrêt réflexif, indispensable entre autres choses pour définir de nouveaux objectifs positifs de lutte dans le contexte particulier que nous vivons.

La PRM illustre des effets anthropologiques du confinement qui étaient déjà, en fait, largement en cours avant lui ; c’est toute la critique des effets inaperçus des nouvelles technologies réalisée par Paul Virilio : bouleversement de l’espace (l’ailleurs virtuel s’impose à l’ici actuel, tout nous arrive désormais sans que nous ayons à bouger), du temps (l’immédiateté s’impose comme valeur au détriment de l’histoire ; la vitesse dévalorise le temps de la réflexion). Nous perdons tendanciellement le sens des proportions, des échelles qui constituent pourtant un élément-clé du rapport au corps et au territoire. Enfin, l’écran tend à supplanter l’écrit et la distance réflexive dont l’écriture et la lecture sont porteuses. Ces dimensions anthropologiques sont constitutives de notre rapport culturel au monde ; elles sont les garantes de notre liberté de penser et d’agir (d’où la question posée par la mention écrite « custodes libertatis » sur l’écran : issue d’une histoire sans doute devenue partiellement méconnue (le modèle politique de la République de Venise), propulsée de l’ailleurs dans l’espace clos d’un bureau confiné, image emportée dans un flux d’images permanent, a-t-elle encore et à quelles conditions une charge réflexive ?).
Critiquer les effets d’une technologie (et des transformations culturelles), ce n’est évidemment pas en appeler à sa disparition ou sa suppression ; c’est ne pas abdiquer par rapport à ceux de ces effets que nous jugeons indésirables, par rapport à sa négativité.
L’expérience du confinement nous renvoie ainsi à une réflexion sur les piliers de la « démocratie culturelle » chère à Marcel Hicter.

 

Pour aller plus loin :

P. Virilio, Cybermonde : la politique du pire, Paris, Textuel, 1996.
Virilio présente son livre dans cette interview : https://www.liberation.fr/france/1996/05/10/virilio-cyberesistant_171756.

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PRM 2

Une autre analyse (« Confinement et production de la société) peut être lue en parallèle de la deuxième PRM, et est accessible via le lien suivant :
https://www.intermag.be/694

Trois points essentiels permettent de faire le lien entre la vidéo et le texte évoqués ici.
D’abord, la PRM nous demande « Voyons-nous la perte que cachait déjà ce que nous avons perdu ? ». Dans l’analyse, la question est traitée par le biais d’une revue de presse, qui montre que nombreux sont ceux, et notamment des responsables politiques, qui attirent l’attention sur ce que la crise sanitaire révèle de notre modèle de société. Sont particulièrement récurrentes les thématiques de la lutte contre les inégalités (genrées, sociales, économiques, etc.), du rôle de l’État, et de notre conception du monde du travail. L’analyse permet également d’attirer l’attention sur un point que la PRM n’évoque que de manière sous-entendue : ces représentations de la société, qui font l’actualité dans le cadre de la pandémie de coronavirus, sont performatives puisque que « ce qu’on peut dire de ce qui fait agir une société est aussi une force agissante. »
Ensuite, puisque les débats que nous venons d’évoquer refont surface avec une grande intensité en ces temps particuliers, l’analyse peut sans doute permettre de soutenir une réflexion potentiellement suscitée par la PRM sur les différentes réponses possibles à la question cruciale de savoir comment gérer l’après-crise. En effet, on trouve dans le texte un tour d’horizon des positions les plus caractéristiques, ici aussi largement illustrées d’articles de journaux : la crise ne pose aucune question sur notre modèle de société ; la mondialisation actuelle n’est qu’une accélération problématique de tendances anciennes ; la pandémie révèle une face sombre de la mondialisation ; il faut redémarrer aussi vite que possible le même modèle ; il faut s’engager dans un vaste débat et une profonde transformation de notre mode de vie…
Enfin, l’analyse repose largement sur une question essentielle en éducation permanente, et qui peut probablement aussi servir à animer une discussion après le visionnage de la vidéo : celle de la capacité des individus et des groupes à participer à [une] action transformatrice [de la société].
En invitant à voir derrière les apparences (« la perte que cachait déjà ce que nous avons perdu [à cause de cette crise] »), la PRM devrait permettre un débat sur les « représentations agissantes » : le rôle que nous donnons à la sécurité sociale (forme archaïque de solidarité ou forme d’avenir ?), la solidarité (valeur obsolète ou force mobilisatrice ?), la réduction des inégalités et la prise en compte de toutes les situations, surtout celles qui sont moins visibles (effet de destin dont on doit s’accommoder ou refus militant ?). Ces représentations sont en effet un point-clé de la capacité des individus et des groupes d’obtenir des transformations sociales.

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PRM 3

La troisième PRM peut être mise en lien avec une troisième analyse (« Confinement et champ politique »), consultable sur
https://www.intermag.be/696
dans le sens où elle est une illustration du rôle des médias en politique, et des différents points de vue qui peuvent donc s’y exprimer et s’opposer entre eux.

Liens entre l’analyse et la PRM 
Les médias ont une place fondamentale dans le champ politique.   Tous les extraits utilisés dans la PRM sont issus d’interventions de personnalités du champ du pouvoir dans les médias, ce qui nous montre que ces derniers sont aujourd’hui le lieu par excellence où s’expriment et se débattent les idées.
Les décisions ne sont pas prises en toute autonomie par les responsables politiques, mais sont également influencées par les autres acteurs du champ du pouvoir.   Dans la PRM, un protagoniste évoque le champ économique et le champ sanitaire (« l’entreprise est le lieu le plus sécure »), un autre le champ économique et le champ social (« ces métiers qui ont une fonction sociale »), illustrant par là des luttes par les détenteurs de différents pouvoirs pour imposer leurs principes comme principes du pouvoir.
En effet, il est manifeste que dans la gestion de la crise sanitaire (et de l’après-crise), les enjeux et les intérêts qui sont pris en compte et défendus dépassent de loin la sphère médicale et la santé publique (« L’économie, c’est la vie. », « Derrière cette crise sanitaire se cache aussi une crise sociale. »)
En matière économique, la pandémie relance des débats sur les priorités à soutenir, et les acteurs qui devraient y répondre.  
  • « J’en ai appelé à un plan de type Plan Marshall » suppose une capacité politique d’initiative et de relance.
  • « La situation est catastrophique, et il va falloir se retrousser les manches » est un raisonnement qui suppose qu’on doit s’adapter à ce que « l’économique » nous dicte – l’austérité, l’obligation de se serrer la ceinture, d’accepter des « sacrifices » (mais pas pour tous)…
  • « Je suis absolument persuadé qu’il y aura un avant et un après, pas seulement parce que les hommes politiques s’en rendent compte, mais parce que les citoyens vont l’exiger », affirmation curieuse dans la bouche d’un Etienne Davignon, postule que les forces sociales commandent à l’économie et non l’inverse.

 

 


Pour finir, nous voudrions suggérer quelques ressources documentaires supplémentaires, qui peuvent être un complément utile aux PRM pour approfondir la réflexion et le travail sur le confinement et les nombreuses questions qu’il nous a amenés à nous poser.

1PRM

PRM 1

En complément de la première vidéo, nous recommandons :

Texte de Virilio sur l’écologie grise
→ P. Virilio, « L’écologie grise », in La vitesse de libération, Paris, Galilée, 1995.

Interview de Virilio dans le magasine littéraire
https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/idees/paul-virilio-pris-de-vitesse

Livre et interview de Paul Virilio sur les effets anthropologiques des technologies
→ P. Virilio, Cybermonde : la politique du pire, Paris, Textuel, 1996.
https://www.liberation.fr/france/1996/05/10/virilio-cyberesistant_171756

2PRM

PRM 2

En rapport avec la deuxième vidéo, on peut consulter :

Analyse d’éducation permanente par RTA en 2018 sur les rapports entre « vie associative et champ du pouvoir »
https://www.intermag.be/630

Théorie des accidents développée par Paul Virilio
→ P. Virilio, L’accident originel, Éditions Galilée, Paris, 2005.

3PRM

PRM 3

Pour aller plus loin à propos des thématiques abordées dans la troisième PRM, nous proposons ici d’autres exemples issus de la presse écrite qui illustrent certains points développés dans la vidéo (et l’analyse qui y est liée).

  • Au sein du champ du pouvoir, la concurrence fait rage entre les dominants de tous les autres champs pour imposer ce qui fait leur pouvoir comme principe du pouvoir. Ici, la prudence sanitaire s’oppose aux préoccupations économiques : le président américain a appelé à braver le confinement, les USA étant pourtant très fortement touchés par la pandémie, au nom de la volonté de limiter les conséquences économiques de la crise ; nous voyons donc bien ici, au sein du champ du pouvoir, les luttes qui ont lieu entre les intérêts différents ou divergents des acteurs en présence.
    Le président américain Donald Trump a appelé à la rébellion contre les règles de confinement, semant la consternation alors que son pays est devenu le premier foyer mondial de la pandémie de coronavirus avec près du quart des 150.000 morts recensés sur la planète. Pendant que plus de la moitié de l’humanité reste à domicile afin de limiter la propagation du covid-19, qui poursuit sa course mortelle à travers le monde, Donald Trump a ouvertement appelé à braver les règles de confinement. (…) Avec près de 3.000 morts par jour et plus de 34.600 décès au total, les Etats-Unis sont devenus le pays le plus durement touché par la pandémie partie fin 2019 de Wuhan, en Chine. Alors que la marque globale des 150.000 morts a été franchie, les dirigeants mondiaux font face à un double défi sanitaire et économique : une récession sans précédent depuis 1929 menace, a prévenu le Fonds monétaire international (FMI). Touchés de plein fouet en l’absence de dispositif de protection sociale, des millions d’Américains sont contraints de se tourner vers les banques alimentaires, dont les salariés sont débordés face à l’explosion de la demande.1

 

  • Dans le champ du pouvoir, les médias ont pris aujourd’hui une place très importante : les débats se font plus sur les plateaux TV que dans les parlements, les journalistes ont la primeur de certaines décisions alors qu’elle ne devrait pas leur revenir, et ils en viennent parfois à prédire les décisions politiques qui doivent être prises le lendemain, voire à nous expliquer quelles décisions devraient être prises, comme ici où les journalistes ne se contentent pas d’annoncer la tenue d’un Conseil national de sécurité, mais nous expliquent aussi ce à quoi « il ne faut pas s’attendre », et ce que les politiques devraient décider « si l’on se fie aux professionnels de la santé » :
    Ce mercredi, le Conseil national de sécurité présidé par Sophie Wilmès (MR) se réunira à nouveau. Lors de la dernière réunion (le 27 mars), il a été décidé de maintenir les mesures de confinement jusqu’au 19 avril. Avec une prolongation possible jusqu’au 3 mai. Mercredi, cette prolongation des mesures jusqu’au 3 mai sera donc sur la table. Les écoles doivent en effet savoir si elles rouvrent lundi ou pas, pour ne citer qu’elles. Mais il ne faut pas s’attendre à « la grande libération ». Les épidémiologistes et virologues qui suivent cette crise de près ont multiplié les sorties médiatiques, ce week-end, pour rappeler à quel point le déconfinement serait « très très lent et progressif », pour reprendre les mots d’Erika Vlieghe dans Het Nieuwsblad. La présidente du GEES (le groupe en charge d’étudier le déconfinement) prévient : il ne faut pas s’attendre à un retour à la normale avant plusieurs mois, voire un an. La question n’est donc pas de savoir quand le confinement sera totalement levé (réponse : pas de sitôt), mais plutôt quand les premiers assouplissements interviendront. Et si l’on se fie aux professionnels de la santé, il est encore trop tôt pour ouvrir la première vanne.2

 

  • La crise sanitaire actuelle met en évidence le déséquilibre qui s’installe entre les pouvoirs exécutif et législatif, au profit du premier, notamment dans le mécanisme des pouvoirs spécieux auxquels on s’habitue vite et qui, si l’on n’y prend garde, pourraient glisser vers un abus de pouvoir :
    « Le plus inquiétant tient sans doute à la dimension coercitive des mesures prises pour faire respecter le confinement », estiment Muriel Sacco et Marc-Antoine Gavray qui regrettent que l’usage de la peur par la multiplication des contrôles soit valorisé au détriment d’actions plus informatives. (…) De fait, parfois, les états d’urgence ou d’exception, les « pouvoirs spéciaux », se prolongent alors que la menace qui les avait justifiés est retombée. On l’a vu, par exemple, avec un certain nombre de dispositions antiterroristes prises dans la foulée des attentats du 11 septembre (2001). Ce problème de la gestion et du contrôle des libertés publiques et individuelles a pris une ampleur particulière dans notre monde massivement « numérisé », au sein duquel nous semons plus de cailloux que le Petit Poucet.3

Notes

1-AFP, « ‘Libérez le Minnesota !’, ‘Libérez le Michigan !’… : Trump appelle à la révolte contre le confinement et s’attire les critiques », https://plus.lesoir.be/, 18/04/2020.

2-X. Counasse, L. Kihl et V. Lamquin, « Il est trop tôt pour assouplir les mesures de confinement », in Le Soir, 14/04/2020.

3-M. Buisson, « Comment nous nous sommes résignés à voir nos libertés confinées », in Le Soir, 09/04/2020.

 

 

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