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 Table des matières  

 

*Présentation des intervenants         

 

Mot d’accueil
Jean-Marie Caby

Introduction à la journée
Liliane Baudart

Présentation
Patrick Van Laethem et Chloé Brander - Exposé du travail du CAAJ sur le thème de la désaffiliation sociale chez les jeunes et résultats de la recherche menée par l’AMO Color’Ados

Exposés
Christine Mahy - " Prévention et travail social "
Bernard Francq - " Prévention et désaffiliation sociale "

Projets
1 : AMO Color'Ados - "de la rue à la Battle" - et discussion avec Edwin De Boeve
2 : SPEP STAR et discussion avec Bernard De Vos
3 : CAS La courte-échelle et discussion avec Allal Mesbahi

Conclusions
Matéo Alaluf

Mot de clôture
Pascal Rigot

 

Astuces de navigation pour ce carnet

 

Actes du colloque du 7 juin 2013
"Souffrance sociale et désaffiliation chez les jeunes - Au-delà de l'indignation"

organisé par le CAAJ de Nivelles

6 ANS DE TRAVAIL sur la désaffiliation

La « désaffiliation sociale » est un concept créé par Robert Castel opérant dans son champ d’analyse : le travail, l’emploi. Alors qu’une des mission des CAAJ est de recueillir les besoins et avis des jeunes en matière d’actions de prévention générale, et qu’en cela, le concept pouvait être un outil d’analyse de situations vécues par les jeunes, tout le travail a été d’en valider la pertinence dans le champ de la jeunesse. Si le salariat apporte une série de droits, de sociabilités et d’appartenances, à quoi pouvons-nous faire référence en ce qui concerne un jeune ? Quelles sont ses affiliations, ses désaffiliations ?

Il y a deux ans, nous avons eu l’honneur de rencontrer Robert Castel lui-même pour discuter cela (Cette rencontre a également fait l'objet d'un Carnet dans Intermag, voir Robert Castel - La desaffiliation, un concept pertinent pour les politiques jeunesse ?) dans le cadre d’un séminaire aussi convivial que déterminé. Nous avons alors poursuivi le travail pour comprendre à quelles conditions une action de prévention générale lutte efficacement contre la désaffiliation sociale chez les jeunes.

C’est ce travail que nous voulions finaliser avec lui lors de ce colloque. Il n’est plus, mais son combat perdure. Nous indigner de la situation que vivent certains jeunes ne suffit plus. L’action doit être présente sur les lieux même de la désaffiliation. Après la mise en place du cadre, trois projets à la fois ordinaires et extraordinaires seront examinés à la lumière du concept de « désaffiliation ». « Mettre les lunettes » de Robert Castel nous permettra, nous n’en doutons pas, de trouver une assise complémentaire pour nos actions de prévention générale.

pdfConsulter le flyer de présentation du colloque
dont les éléments de présentation sont issus.

 

Intervenants


Matéo Alaluf
Sociologue et professeur à l’ULB, il est spécialiste des questions relatives à l’emploi, au travail et à la formation. Il est l’auteur de «Mesures et démesure du travail» (Editions de l’Université de Bruxelles). Il a participé au travail sur le précariat (en hommage à Robert Castel) publié par le CFS (N°16-17 des Cahiers du Fil Rouge).

Liliane Baudart
Directrice Générale de l'Aide à la Jeunesse (www.aidealajeunesse.cfwb.be).

Edwin de Boeve
Travailleur social, licencié FOPA (UCL), directeur de Dynamo International, qui coordonne le Réseau International des Travailleurs Sociaux de Rue (www.travailderue.org/fr). Il est l’auteur du Guide international sur la méthodologie du travail de rue «L’Harmattan» et de «La place de l’action collective dans le travail social de rue» à paraître en juillet 2013 chez L’Harmattan avec Philippon Toussaint.

Bernard De Vos
Educateur spécialisé, licencié spécial en Islamologie et Sciences Orientales, il a été directeur de l’AMO SOS-Jeunes pendant 15 ans avant de devenir le Délégué Général aux Droits de l’Enfant de la Fédération Wallonie-Bruxelles (www.dgde.cfwb.be). Auteur du rapport relatif aux incidences et aux conséquences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et leurs familles (2009).

Bernard Francq
Sociologue, professeur émérite à l’UCL, bien connu du secteur de l’aide à la jeunesse pour avoir été l’auteur de l’ouvrage «Le nouvel ordre protecteur» (CJEF). Ses terrains de recherche privilégiés sont le travail, la démocratie, l’espace (ville), et la singularité. Proche d’Alain Touraine, il a notamment travaillé le concept de désaffiliation dans son travail sur le sans-abrisme.

Christine Mahy
Assistante sociale, fondatrice de l’ASBL «la Chenille» et de l’ASBL «Le Miroir Vagabond», CEC et OISP qui développe des activités d’animation, de formation et d’éducation permanente. Christine Mahy est Secrétaire Générale du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP - www.rwlp.be) et Présidente du Réseau Belge de Lutte contre la Pauvreté (BAPN - www.bapn.be).

Allal Mesbahi
Conseiller du Service de l’Aide à la Jeunesse (SAJ) de l’arrondissement judiciaire de Nivelles, il est également président de la Commission de coordination d’aide aux enfants victimes de maltraitance du Brabant wallon.

Pascal Rigot
Conseiller politique auprès de la Ministre de la Jeunesse et de l'Aide à la Jeunesse en Fédération Wallonie Bruxelles. Il est actuellement échevin de Nivelles. Il connait d'autant plus les problématiques du secteur de l'Aide à le Jeunesse qu'il a lui-même travaillé dans deux AMO, à Bruxelles et à Charleroi. 

 

 

Table des matières

 

JMCaby

 

Mot d'accueil

 

Jean-Marie Caby

Président du CAAJ de Nivelles

 

 

6 ans de travail du CAAJ de Nivelles  

Bonjour et bienvenue. Je suis un président heureux, parce que je termine un mandat qui fut très riche de rencontres, de discussions, de projets et surtout d'actions. Je suis un président heureux parce que le CAAJ de Nivelles a réuni un ensemble de personnes riches de leur diversité, enthousiastes, et désireuses de s'impliquer dans un véritable travail de prévention. Merci à mes collègues de ces bons moments. Je suis toujours un président heureux parce que cet enthousiasme a permis de mettre sur pied ce colloque. Nombreux furent ceux qui s'y sont impliqués. Plus particulièrement la commission colloque, parmi lesquels Patrick Vanlaethem, qui nous fit rencontrer Robert Castel, et qui porta à bout de bras ce colloque et Noé Peeters, de la section de prévention générale, qui fut la cheville ouvrière du colloque et dont l'arrivée providentielle à Nivelles est le résultat d'un long combat du conseiller Allal Mesbahi. Je suis toujours un président heureux parce que ce colloque est déjà un succès par votre présence et la qualité des orateurs de cette journée.


Des CAAJ nouvelle mouture

Pour ceux qui ne sont pas du secteur, je me permet de rappeler que le Décret relatif à l'aide à la jeunesse du 4 mars 1991 instaure un comité d'arrondissement de l'aide à la jeunesse dans chaque arrondissement judiciaire. Il y a donc 13 CAAJ pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les CAAJ viennent d'être fortement restructurés, et des CAAJ nouvelle mouture prendront en septembre la relève. Je leur souhaite le même dynamisme que nous avons connu. Les futurs CAAJ sont doublement nouveaux. Le CAAJ nouveau sera hélas composé uniquement de membres du secteur de l'aide à la jeunesse. Mais des plates-formes seront créées afin de garder des lieux permettant à tous ceux travaillant autour de l'aide à la jeunesse de se rencontrer. Je pense à la plate-forme de concertation aide à la jeunesse/CPAS, qui dans notre province est déjà en bonne voie, grâce au dynamisme de plusieurs membres de notre CAAJ : je pense aux deux mandants Allal Mesbahi (SAJ) et Marc-Antoine Rion (SPJ), à Daniel Hanquet (CAAJ) et aux dynamiques membres CPAS de notre CAAJ. En effet, nous sommes une exception, puisque nous n'avons connu aucune désaffection de ces membres au sein de ces réunions, contrairement aux autres arrondissements.

 

 

Des missions recentrées sur la prévention générale

Deuxième nouveauté : les missions des nouveaux CAAJ seront recentrées sur la prévention générale. La prévention générale, comme beaucoup d'entre-vous le savent, trouve son origine dans la loi de la reproduction de la violence inspirée des « Méditations pascaliennes » de Pierre Bourdieu.
De multiples recherches ont montré que ceux qui étaient soumis précocement et intensément à des situations violentes, qui peuvent être de nature très diverses, avaient de fortes probabilités de se faire eux-mêmes porteur de violence, contre eux-mêmes ou contre les autres. La prévention générale a la volonté de travailler à ce que cette probabilité ne se transforme pas en destin. Mais attention à ne pas confondre - comme le conseille Sylviane Giampino, une psychanalyste française - la prévention prédictive à la Sarkozy qui identifie les futurs délinquants parmi les enfants de moins de 3 ans, et la prévention prévenante qui agit pour éviter que le symptôme ne s'installe durablement. Pour ce faire, la prévention générale veut s'attaquer aux mécanismes qui permettent ou favorisent une telle reproduction. Mais force est de constater, comme l'écrivait Robert Castel, que les remèdes apportés depuis des années ne suffisent pas à inverser la tendance. Une fraction importante de la population reste soumise à une violence structurelle énorme, économique et sociale: privation d'emploi, désaffiliations diverses, déstructuration progressive des différents filets de sécurité mis en place par la solidarité collective et publique. Cette violence structurelle est relayée activement par une multitude de micros violences qui s'exercent au quotidien et échappent le plus souvent aux regards comme aux sanctions, d'où l'image de ces violences invisibles. Bernard De Vos l'a admirablement montré dans son « Rapport sur les incidences et les conséquences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et leur famille ». Les effets de ces violences invisibles sur les personnes ou sur les groupes moins favorisés sont considérables. Parfois ces violences sont telles que leurs victimes ne voient pas d'autre issue à leur situation que de déployer à leur tour des comportements violents, souvent de manière inopportune ou répréhensible. Ainsi, aux violences invisibles répondent alors des violences visibles, visiblement répréhensibles.

 



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Le concept de désaffiliation sociale

C'est dans ce cadre que le CAAJ de Nivelles organise ce colloque en proposant d'utiliser le concept de désaffiliation sociale de Robert Castel, afin de lutter contre ces violences invisibles et le risque de leur répétitivité, et ainsi proposer de réaffilier. Ce que je retiens principalement de ce concept, est l'importance de transformer la notion d'exclusion qui est passive, statique, voire définitive, par le concept de désaffiliation qui est un terme nettement plus actif mettant en évidence un ensemble de processus qui au fil du temps amène une désaffiliation. Cela évoque aussi les rendez-vous ratés dont Christine Mahy parlait hier à Matin Première, et son désir d'interroger la société sur le comment faire pour réussir ces rendez-vous. À partir de ce concept nous avons relu, avec le soutien de Jean Blairon de RTA, des situations de l'aide à la jeunesse, afin d'identifier ce processus de désaffiliation, mais surtout de rechercher comment réaffilier le jeune en phase de désaffiliation. Le budget du CAAJ a été consacré depuis plusieurs années à encourager les AMO de notre arrondissement à implémenter ce concept dans leur pratique quotidienne. Le colloque mettra en évidence des expériences de services de l'aide à la jeunesse principalement de notre arrondissement qui travaillent dans cette optique. Suivant ainsi le conseil de Robert Castel qui propose de comprendre ce qui se passe dans la société, en posant le diagnostic le plus précis qu'il soit sur des situations de terrain, et de confronter ce diagnostic au retour d'expériences du terrain.



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Table des matières

 

LilianeBaudart

Introduction

 

Liliane BAUDART

Directrice Générale de l'Aide à la Jeunesse

 

 

Mesdames, messieurs, chers collègues. C'est avec une certaine émotion que j'introduis cette journée d'étude que vous avez organisée en hommage à Robert Castel. Tout au long de sa carrière et à travers ses écrits, Robert Castel n'a eu de cesse de nous alerter sur les conséquences de la fracture sociale qui lézarde notre société depuis la fin des « trente glorieuses ». Cette fracture sociale nous la constatons tous les jours dans notre travail avec les jeunes en difficulté ou en danger et leur famille. Il me fut donné, il y a de nombreuses années maintenant, de rencontrer dans un groupe de travail Robert Castel et Saül Karsz. Les vieux de la vieille qui ont participé aux assises de l'aide à la jeunesse se souviennent de Saül Karsz. Et très clairement je m'inscris volontairement ici aujourd'hui dans cette filiation.

 

 

Des jeunes et des familles frappés par la crise

Nous ne pouvons l'ignorer, ces jeunes et ces familles sont frappées de plein fouet par la crise. La précarité sociale et le chômage sont hélas leur horizon, parfois leur seul horizon. Dans de telles conditions, comment faire des projets ? Comment construire sa vie ? Comment trouver sa place dans une société qui paradoxalement valorise de plus en plus l'initiative des individus, les incitant à devenir acteur de leur vie, en oubliant au passage que tous ne disposent pas des mêmes ressources matérielles, financières et culturelles ? Ces termes « acteurs de leur vie » sont dévoyés. Ils sont entendus par le plus grand nombre dans notre Etat social actif dans le sens d'imputer à ces jeunes, à ces familles, à ces demandeurs d'emploi, la seule responsabilité de ce qui leur arrive.Il faut bien le constater, nous sommes loin de l'égalité des chances voulue par le Décret du 4 mars 1991 relatif à l'aide à la jeunesse. Pourtant, j'en suis convaincue, ce décret et les valeurs d'émancipation qu'il véhicule, reste plus que jamais d'actualité. Il contient en son sein une série de dispositions qui sont, à leur niveau, autant de moyens de lutter contre la désaffiliation sociale des jeunes. Plus que jamais ce décret mérite d'être défendu avec la plus grande fermeté. Je dis «défendu» car il n'y a rien d'évident et que l'ensemble des autres réglementations qui se dessinent vont à contresens de la philosophie et des valeurs qui sont reprises de manière très claire et voulue par le législateur de l'époque dans ce décret.

 

Nous ne pouvons nous limiter à constater les dégâts

En tant qu'acteurs de terrain résolument engagés auprès des jeunes les plus fragiles, nous ne pouvons nous limiter de constater les dégâts causés par la dualisation de notre société. Il nous faut agir, actionner tous les leviers à notre disposition, chacun à la place que nous occupons bien-sûr. Ainsi, l'administration se doit d'être aux côtés de tous ceux qui œuvrent pour réduire les inégalités sociales, de tous ceux qui innovent pour prendre à bras le corps des problèmes souvent complexes. Les promoteurs de projets innovants, à la croisée des secteurs et des champs, sont renvoyés de Charybde en Scylla, tant par les administrations - dont hélas trop souvent encore par mon administration - que par le politique. Nombreux sont les promoteurs de projets, à la frontière de l'aide à la jeunesse et du handicap, de la santé mentale, de l'enseignement ou de la culture, qui se sont entendus dire « votre projet est intéressant mais hélas il n'entre pas dans notre catégorie de subventionnement, il n'y a pas une bonne petite case pour pouvoir soutenir ce projet ». Je souhaite pouvoir dépasser cette tension, ces impasses. Croyez bien que tous les jours au sein de la Direction générale de l'aide à la jeunesse, réellement, je questionne mes propres services sur des fins de non recevoir que nous donnons parfois à des demandes qui nous sont faites. Ceci dit, ce n'est pas facile. Imaginez, rien que le service d'inspection pédagogique, qui est là pour contrôler des normes, certes, mais à qui on demande aussi de pratiquer l'accompagnement. Et donc, la tension entre le contrôle des normes et l'accompagnement et le soutien des projets innovants, fait que notamment l'inspection pédagogique est confrontée, à un moment donné elle dit « nous entendons bien votre volonté du staff de direction des fonctionnaires généraux de l'aide à la jeunesse, mais comment voulez-vous que nous fassions? Donc nous ne pouvons qu'émettre un rapport négatif puisque ce projet ne correspond pas à des critères ». Et bien non, nous souhaitons vraiment tenir compte des besoins réels des jeunes, et nous devons innover et sortir de ces difficultés. Mais je ne dis pas que c'est facile, et c'est un travail qui est en cours.

 



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Une politique de prévention volontariste comme outil au service de l'affiliation

La lutte contre les inégalités sociales et leurs conséquences doit plus que jamais être le moteur de notre action. En Wallonie, un jeune sur cinq vit dans une famille qui est en-dessous du seuil de pauvreté, et ceci n'est pas sans conséquence pour le développement et l'épanouissement des enfants, comme l'ont montré à souhait les travaux menés par Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l'enfant, et ceux menés par l'Observatoire de l'enfance, de la jeunesse et de l'aide à la jeunesse sur le vécu des enfants vivant dans la pauvreté. Je suis convaincue qu'une politique de prévention volontariste, construite sur le moyen et long terme, dans une perspective d'émancipation sociale et culturelle, et non dans une perspective gestionnaire voire sécuritaire, est un outil puissant au service de l'affiliation et de l'intégration sociale des jeunes en difficulté. La prévention telle que nous l'entendons a l'ambition de rendre les jeunes et leur famille acteurs de leur vie réellement. Il s'agit de les aider à construire leurs propres projets en s'appuyant sur leurs savoirs et leurs expériences. De les accompagner dans la mise en œuvre d'actions individuelles mais surtout collectives. Même si les normes réglementaires ont mis cet aspect-là non pas de côté mais non prioritaire, visant à rencontrer les difficultés que ces jeunes et ces familles identifient. Et là les travailleurs sociaux à côté d'eux ont aussi une mission d'interpellation des autorités. En effet, l'affiliation sociale passe par l'expérience de son pouvoir d'action, par une expérimentation de la puissance du collectif. La prévention ne peut être uniquement l'affaire de l'aide à la jeunesse. De nombreuses politiques de prévention sont menées par d'autres niveaux de pouvoir et par d'autres secteurs. Le budget de la prévention de l'aide à la jeunesse, malgré les augmentations qui ont eu lieu ces dernières années, reste le parent pauvre: 8% du budget de l'aide à la jeunesse est consacré à la prévention. L'aide à la jeunesse se doit de mutualiser ces moyens et son expertise avec ces autres secteurs. Même si cela nécessite de mettre en débat la définition que les uns et les autres donnent de la prévention, et d'affirmer les valeurs qui nous animent. Ainsi, à titre d'exemple, réduire les inégalités oblige immanquablement de se pencher sur la question fondamentale de l'accrochage scolaire et plus globalement de l'école. En effet, de nombreuses études le démontrent et vous le savez, notre système d'enseignement est particulièrement inégalitaire: le taux de redoublement et de décrochage est particulièrement élevé, notamment, chez les jeunes provenant de familles défavorisées sur le plan socio économique. L'aide à la jeunesse s'adresse à tous, nous avons des enfants d'enseignants, de travailleurs sociaux, de magistrats dont nous nous occupons, mais majoritairement notre public est un public qui relève de familles défavorisées sur un plan socio économique.Travailler en réseau, développer des synergies est plus que jamais indispensable. Si la DGAJ s'est engagée dans cette voie par le biais de protocoles de collaboration ou d'accords cadres avec d'autres secteurs, tel que les CPAS, l'ONE ou l'enseignement, il appartient aux acteurs de terrain de faire vivre ces protocoles au niveau local sur le territoire. Car en effet pour la plupart, vos actions au quotidien s'inscrivent bien sur un territoire: dans les communes, dans les quartiers, là où vivent les jeunes. Réduire les inégalités c'est faire en sorte que les quartiers ne soient pas des ghettos, c'est-à-dire des lieux d'enfermement pour une population de jeunes défavorisés. Une étude réalisée, à l'initiative de l'AMO Samarcande et peut-être aussi avec l'AMO SOS Jeunes à Bruxelles, a par exemple montré combien des jeunes issus de quartiers en difficulté n'osent pas en sortir. Il y a des frontières naturelles: passer au-delà du canal, dit-on à Bruxelles, et ceux qui connaissent Molenbeek ou Anderlecht comprendront, c'est s'aventurer en terre inconnue. On est très loin des jeunes Erasmus. Alors oui, je suis favorable à tout projet à la frontière, et permettre la mobilité des plus défavorisés par exemple est un projet innovant qu'il y a lieu de soutenir.

 

Un travail socio-politique

Réduire les inégalités, c'est permettre à ces jeunes de traverser, d'aller vers d'autres horizons. Ouvrir d'autres possibles aux jeunes confrontés à un horizon bouché nous impose, en tant qu'acteurs de changement, de dépasser le cadre de l'aide individuelle pour aller vers une interpellation des structures, vers la construction d'un travail - j'ose le mot ! - socio-politique, que ce soit au niveau du territoire ou au-delà de ce territoire. Hors, comme me le disait Jacqueline Walthery, responsable du service social du SAJ de Nivelles, il est bien difficile à l'heure actuelle d'avoir de jeunes assistants sociaux qui adoptent cette posture socio-politique. Je le regrette, elle le regrette, les anciens le regrettent. En même temps on doit se questionner: qu'est-ce qui fait que nous n'avons pu transmettre ces valeurs? Qu'est-ce qui fait que nous n'arrivons pas à faire comprendre qu'il y a lieu d'adopter et de continuer à adopter une posture de travailleur engagé? Si nous nous inquiétons de la souffrance sociale des jeunes dans les quartiers, si nous voulons lutter contre la désaffiliation que nous constatons, il est plus que nécessaire de se départir de la pseudo neutralité, neutralité clinique, pour nous engager résolument. S'indigner ne suffit pas, il faut construire les conditions du changement dans le concret de nos actions auprès des jeunes. La crise que nous traversons, avec son cortège de fermetures d'usines ou la nouvelle législation en matière de chômage, vont immanquablement accroître les difficultés socio économiques des jeunes et des familles qui luttent au jour le jour pour ne pas sombrer dans la précarité ou pour y survivre avec dignité. Nous ne pouvons pas nous limiter à constater les dégâts, nous devons les dénoncer, peut-être aller plus loin que les dénoncer. En tant que travailleurs sociaux, vous êtes hélas les témoins privilégiés de la dégradation des conditions de vie des jeunes et des familles les plus fragiles et de leurs conséquences. Nous nous devons d'inscrire nos actions auprès de ces familles dans un contexte plus global de lutte contre les inégalités. Car comme l'a répété Robert Castel, il n'y aura pas de cohésion sociale sans protection sociale. J'invite les chercheurs et les services d'études à lancer une recherche ambitieuse et, avec d'autres partenaires, d'évaluer les dégâts sociaux qui vont se traduire par des demandes supplémentaires au sein de nos services. Je fais un appel à ce qu'on lance ce type de recherche et d'étude. Quel modèle d'affiliation sociale voulons-nous promouvoir? Comment donner une place à chacun? Comment éviter la relégation des populations que certains considèrent comme surnuméraires? Telles sont les questions que vous abordez depuis plusieurs années.

 



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Donner de l'espoir et des perspectives aux jeunes est une question de choix et de volonté politique. En tant que Directrice générale de l'aide à la jeunesse, je pense que les autorités publiques, les politiques et les administrations ont une responsabilité à exercer pour permettre l'émergence de politiques et de projets permettant à chacun de trouver une place dans notre société. Lutter contre la désaffiliation sociale c'est développer des politiques de prévention, favoriser l'innovation, soutenir des projets transversaux et in-fine mutualiser nos ressources. «Transversaliser», si vous me permettez ce néologisme, c'est accepter de perdre une part de son pouvoir. Vous comprendrez dès lors pourquoi au-delà des discours il est si difficile de mettre en œuvre pour des administrations ou des politiques cette réelle transversalité et mutualisation absolument nécessaire. Et pourtant, je considère que c'est un impératif moral.

Je vous remercie.



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Table des matières

 

PatrickVL

Exposé du travail du CAAJ sur le thème de la désaffiliation sociale chez les jeunes  et résultats de la recherche par Récits de vie menée par le service d'Aide en Milieu Ouvert (AMO) Color'ados - Braine-l'Alleud

ChBrandersPVL

Patrick Van Laethem (directeur)
pour la présentation

 

 

Chloé Branders
(éducatrice)
pour les récits de vie

 * Présentation  

Le concept de désaffiliation sociale de Robert Castel

On commence donc par une explicitation du concept dans le lieu même de sa naissance, à savoir le monde du travail, donc le monde adulte. Quand Robert Castel crée et énonce le concept de désaffiliation sociale, fin des années 80, début des années 90, il travaille la question du retour massif de la précarité et de la peur du lendemain. Pourtant on croyait ces termes marginalisés dans une société qui venait de vivre les «30 glorieuses», cette période entre la fin de la guerre et le début des années 70. Grande période de prospérité, puisque rappelons-nous qu'entre 1960 et 1970, les salaires ont quand-même augmenté en moyenne de 120%, et que la production industrielle globale entre 1950 et 1973 est multipliée par 5. Grande période donc. Sans entrer dans le détail de son analyse, Robert Castel voit dans la remontée de cette précarité les effets du passage du capitalisme industriel, grand fournisseur d'emplois, au capitalisme financier, grand réducteur d'emploi. La crise pétrolière de 73 n'y est évidemment pas étrangère non plus. Ces faits ont fragilisés le marché du travail et on a alors assisté au démantèlement des droits sociaux liés au travail, à la montée du chômage et donc à une remontée de la précarité.

Robert Castel adopte alors le concept de désaffiliation sociale en opposition à celui d'exclusion. «Exclusion» ne lui semble convenir que pour des situations extrêmes rarement rencontrées d'une part et qui ne pointent pas vers les mécanismes qu'il conviendrait d'enrayer d'autre part. De plus, ce nouveau concept lui permet d'intégrer au moins trois notions: celle de trajectoires des individus, celle de processus, et enfin le fait que le tranchant est moins net, il n'y a pas de coupure nette avec le reste du corps social, mais comme par effilochement par rupture de certains liens, de certaines affiliations. En cela ce concept est beaucoup plus riche, plus précis, et donne accès à des réponses plus adaptées que la notion d'exclusion. Pour reprendre le travail de Jacqueline Fastrès et Emile Servais [Document .pdf], la désaffiliation est à la conjonction de deux vecteurs.



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Pour bien visualiser cela je vais reprendre leur schéma.
L'horizontal, c'est l'axe de l'intégration: le travail stable et assuré, c'est ce qui rend possible l'intégration, c'est son socle.

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À l'opposé l'absence de travail s'accompagne lui d'un état de dépendance. Le vertical, c'est l'axe de l'insertion. Robert Castel ne lie donc pas la désaffiliation à la seule dimension du travail mais également à la qualité du support relationnel qu'il appelle socio-familial. Nous avons donc 4 zones délimitées. En haut à gauche la zone d'intégration: travail stable et support relationnel solide. En bas, une zone de vulnérabilité: travail précaire, fragilité relationnelle. Une troisième zone qui nous intéresse plus particulièrement aujourd'hui est celle en bas à droite, la zone de désaffiliation: absence de travail et faiblesse des supports socio-relationnels. Enfin, la 4ème zone en haut à droite c'est celle de l'assistance.
Une petite parenthèse : Castel reprend ici une distinction de mise jusqu'à la fin du 18ème siècle, la différence entre l'indigent valide et l'indigent invalide. L'invalide pouvait bénéficier d'aide puisqu'il était en quelque sorte victime de sa situation, alors que l'indigent valide, le vagabond, lui était méprisé, voire considéré comme dangereux, et n'avait pas de droit à l'aide. On retrouve aujourd'hui à peu près la même distinction avec le chômeur ou le bénéficiaire du RIS dans la peau de l'indigent valide. Pensons par exemple à ces nouvelles mesures de dégressivité des revenus du chômage dans un marché de l'emploi exsangue, et qui font quand-même fortement penser à une régulation non du chômage mais bien des chômeurs.

Il faut bien se représenter ce schéma comme dynamique, donc il ne s'agit pas d'une situation figée. Les frontières sont poreuses, on passe d'une case à l'autre. Cette structure conserve donc bien la dynamique du concept et reprend l'idée de trajectoires et de processus. Par exemple la zone de désaffiliation s'alimente de la zone de vulnérabilité, mais l'inverse existe aussi, des compensations existent aussi. Par exemple, posséder un réseau socio-familial de qualité permet de mieux supporter l'absence d'emploi, même si effectivement ce réseau est affaibli par la perte du travail. La désaffiliation est donc la conjonction de deux facteurs qui s'accumulent: l'absence de travail ou le travail précaire, et la perte de support relationnel avec à la limite la stigmatisation. Donc on va retenir que la désaffiliation est caractérisée par l'absence de travail et donc de tout ce qui va avec: réseau, droits, estime, contre-partie. C'est l'axe horizontal de l'intégration et de la faiblesse du support relationnel, donc ça c'est l'axe vertical de l'insertion. Et que tout ceci n'est pas figé, on passe d'une case à l'autre. Ce schéma est dynamique par opposition à une situation dite d'exclusion qui elle serait plus statique.

 

Le champ de l'aide à la jeunesse

Ce que nous postulons est que pour le mineur qui n'a pas accès au monde du travail, on peut légitimement remplacer l'axe de l'intégration lié au travail par celui des effets de la scolarité. Ce qui ne veut pas dire que l'école doit se calquer sur le besoin du marché du travail. On ne remplace pas travail par école. On doit d'ailleurs préciser que l'analogie a ses limites, puisque si Castel considère que le travail est le grand intégrateur (selon l'expression d'Yves Barel) notamment par les droits qui lui sont associés, l'école elle ne semble pas avoir à ses yeux le même pouvoir. L'axe de l'insertion vertical est le même dans les deux cas, celui des supports relationnels qu'il faut chercher dans la sphère familiale et sociale. Nous disions à l'instant que la perte de supports relationnels pouvait mener à la stigmatisation, certains auteurs pensent que c'est le cas de la jeunesse aujourd'hui. La décomposition des supports relationnels sociaux et familiaux empêche de se vivre comme semblable. Ce qui est bien la caractéristique de la stigmatisation. La désaffiliation sociale chez les jeunes, avec les limites énoncées, relève donc à la fois d'une désinscription du champ scolaire et d'un isolement familial et social. C'est donc la transposition que nous vous proposons.

Une vision dynamique nous permet donc d'avancer certaines hypothèses. L'école prend donc part au jeu de l'intégration, même si l'obligation scolaire, qui remplace le contrat de travail, n'engage pas les parties de la même manière. Il n'est pas porteur de droits associés de même nature. On ne peut pas dire que la protection sociale associée au travail équivaut aux droits aux allocations familiales par exemple. Toutefois on peut en accepter la concordance. Petite remarque : pour certains jeunes, cette obligation scolaire jusqu'à 18 ans les empêche de rentrer dans le monde du travail. Mais le plus important est que comme l'école n'est plus promesse assurée d'une rentrée dans le monde du travail, il lui faut repenser son rôle et sa fonction, notamment et particulièrement pour les jeunes qui ne s'y inscrivent pas volontiers. On peut espérer et attendre d'elle qu'elle participe activement au processus d'intégration, en résistant à la tentation de la trajectoire unique, type classe moyenne. Vous savez, cette norme un peu imaginaire qui veut que la réussite soit celle dans l'enseignement général et si possible en latin/math. À ce titre, la réflexion menée par le SP.A. au parlement flamand est à mon sens fort intéressante. À quand ce type de réflexion chez nous?



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 * Récits de vie : Vanessa, Jason et Alexandre  

Introduction

Je vais ici prendre la parole au nom de la cellule de l'AMO qui a travaillé sur les récits de vie. Dans le cadre de ce travail nous avons rencontré plusieurs jeunes, et nous allons ici reprendre certains extraits de leurs récits pour illustrer et concrétiser les propos théoriques que M. Van Laethem vient d'énoncer. Je précise que pour assurer l'anonymat des jeunes, les noms utilisés sont des noms d'emprunt, et les noms des lieux et des institutions ont été supprimés.

En revenant sur la question de l'école comme lieu premier de socialisation, nous voudrions attirer l'attention sur un fait d'actualité. Il semblerait que les élèves ingérables - ingérables parce qu'en difficulté, donc ceux qui viennent chez nous et que nous rencontrons - soient trop souvent dirigés vers l'enseignement spécialisé. Dans les récits de Vanessa et Jason, deux des jeunes que nous avons rencontrés, la scolarité a toujours été difficile, et rapidement la voie de l'enseignement spécialisé a été choisie. Il en ressort que la socialisation dans ces institutions a été d'autant plus dure pour eux.

 

 

Vanessa :« J'allais dans une école spéciale pour type 8, puisque je suis dyslexique et dysorthographique. Et puis par après j'ai changé d'école, j'ai été dans une école de sourds, muets, aveugles, type 8, parce qu'il y avait l'internat. Donc j'ai été là-bas. Tant que j'étais chez mon père, j'allais à l'école normale tous les jours, j'ai peut-être séché une ou deux fois grand max, sinon j'allais tous les jours. Et puis par après, une fois que j'ai commencé à être placée, je ne voulais plus aller à l'école parce qu'à la base j'allais à l'école parce que je ne voulais pas que mon père me frappe. Mais au final, il me frappait quand-même mais c'est moins que si je n'avais pas été à l'école. Donc de là j'ai décidé de ne plus aller à l'école. Et puis après ça on m'a mis dans une autre école spécialisée. Je suis allée un mois complet, normal, et puis après j'ai séché, séché, séché. Mais dans les écoles spéciales ce n'est pas comme dans les écoles normales en fait. Style tu n'as pas 21 jours d'absence, tu es élève libre. Ça ne fonctionne pas comme ça. Parce que moi quand je suis restée dans cette école, j'avais plus de 180 jours d'absence puisque j'étais en 2ème secondaire. Et dans les écoles spécialisées, je ne sais pas expliquer, c'est des gamins en fait; ils ont des mentalités de gamins. Ce n'est pas que j'ai eu peur mais voilà, je me suis dit «qu'est-ce que je fous ici ?». Tu vois, ce n'est pas ma place. Et par après j'ai parlé avec des gens de 4è-5è, il y avait un type que je connaissais, qui était l'ex d'une copine à moi, et puis après on a commencé à ne plus aller à l'école, on a commencé à se poser dans un café. Donc on allait de temps en temps. Là posé, il y avait une télé, une play-station, vraiment tout ce qu'il fallait. On allait quand-même de temps en temps à l'école mais c'était vraiment rare quoi. »



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Dans le discours de Vanessa, on remarque que c'est notamment le manque d'intégration qui l'a menée petit à petit au décrochage scolaire. Au-delà de la difficulté du contexte institutionnel et les va-et-vient entre les différentes infrastructures scolaires ne permettent pas à ces enfants de s'intégrer durablement. Tout comme Vanessa, Jason est passé par un grand nombre d'écoles et d'internats.

 

 

Jason : « J'ai fait un parcours normal jusqu'à ma première primaire. Après ça, j'ai été d'internats en internats, d'écoles en écoles. En fait quand j'étais en 2ème j'étais en internat pour maigrir parce que j'avais un excédent de poids beaucoup trop élevé. Et de là ça a commencé: internats, problèmes et tout. Ça a été assez difficile à supporter mais je me suis toujours relevé. Ensuite j'ai dû aller dans un institut médico-pédagogique. C'était un internat fait pour les personnes à difficulté de comportement. Oui, donc c'était des types du genre à frapper et à piquer des crises. Disons des supers actifs et tout ça. Moi je n'en faisais pas partie. Après j'ai été dans un autre internat, ça a été un internat assez complexe, parce qu'il y avait des bons moments, il y en avait aussi des mauvais. Je me rappelle de beaucoup de choses là-bas mais je me rappelle surtout de beaucoup de choses mauvaises qui se sont passées. Pourquoi? Parce que ça ne se passait pas toujours très bien avec les jeunes. Pourquoi? Parce que j'avais des problèmes d'odeurs; j'étais enveloppé et je n'allais pas facilement vers les autres. J'ai été renvoyé de cet internat après 4 mois, et par après j'ai été ici dans un autre centre. Enfin, j'ai dû attendre quand-même 8 mois avant d'y entrer. Mais ça valait le coup parce que j'y suis depuis 1 mois et je m'y porte super bien. »



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Jason et Vanessa sont ce genre d'élèves ingérables et leurs parcours scolaire respectifs ont été compliqués et les ont fragilisés. Si actuellement Jason a choisi la vente par défaut, Vanessa quant à elle a décroché scolairement depuis plus d'un an.

 

 

La zone de vulnérabilité

Si dans le monde des adultes la précarisation du travail (suite à l'augmentation des CDD, de l'intérim, des horaires décalés) a fait basculer un certain nombre de travailleurs dans la zone de vulnérabilité, antichambre de la désaffiliation, on constate que dans la version jeune, le décrochage scolaire, mais aussi les exclusions scolaires ou le redoublement, plongent les jeunes dans cette zone de vulnérabilité. Je parle des exclusions scolaires sans possibilité concrète de réintégration, celle à partir du mois de janvier par exemple. Il faut savoir qu'à partir du mois de janvier-février quand les jeunes sont exclus, on n'arrive plus à trouver d'école. Et donc ce sont des jeunes qui sont un petit peu dans la nature jusqu'au mois de septembre suivant.

 

Dans les différents discours tenus par les jeunes que nous avons rencontrés, beaucoup se sont retrouvés dans cette zone de vulnérabilité. Pour certains, l'école était devenue sans intérêt ou carrément insupportable. Je vous ai déjà exposé le cas de Vanessa qui a décidé de ne plus aller à l'école, et celui de Jason qui a raccroché après 8 mois d'attente, car aucun service ne pouvait accueillir son cas en attendant. Pour Alexandre ce sont ses absences dues à un internement en centre psychiatrique qui lui ont porté préjudice.

 

 

Alexandre : « J'ai eu une chute on va dire. C'est donc à 14 ans, j'avais dur scolairement. J'en avais vraiment marre des cours à un point ! Vraiment un truc de ouf quoi. J'avais vraiment envie que d'une chose : à chaque fois que je voyais l'école j'avais vraiment envie de courir, limite de sécher, limite de rien faire de mes journées, mais de ne pas aller à l'école quoi. Parce que ça m'était vraiment insupportable. Et en plus de ça avec mon beau-père l'entente n'était pas exceptionnelle, c'était vraiment pesant vraiment. Je rentrais des cours, j'étais vraiment blasé mais comme pas possible. Clairement ça va peut-être vous choquer mais quand j'allais à l'école je n'avais qu'une envie c'était quelque chose que je pensais à cette époque-là, j'avais vraiment qu'une envie c'était de sauter par la fenêtre. Enfin j'avais vraiment envie de le faire quoi. C'était, j'avais envie de me suicider, tellement j'en avais marre, ça me pesait, et qu'il y avait les souvenirs du passé qui remontaient, un mal-être. Je ne sais pas comment expliquer, c'est vraiment un gros gros mal-être. Et c'est un tout en fait: l'école, comment ça va à la maison, il n'y a rien qui va, on se sent mal dans sa peau. Parce qu'à l'époque j'étais quand-même un peu plus gros et je ne me sentais pas forcément bien dans mon corps non plus. Et voilà, quand tout ça s'additionne on ne voit rien de positif. Ce qui fait qu'à l'âge de 14 ans, un jour j'ai décidé de vraiment ne pas aller à l'école, je n'en pouvais plus, et j'ai crié dans tous les sens, je pétais les plombs, je me griffais au visage tellement j'en avais marre. Sur le fait je ne contrôlais pas mes gestes. Quelque part aussi je ne pouvais pas continuer en cours. Du coup j'ai raté mon année évidemment; je n'avais pas fait les examens, donc voilà. Et honnêtement je ne regrette pas, parce que je n'aurais pas pu en fait, tout simplement. Il y avait la volonté mais on ne saurait plus vraiment, on est à bout quoi. Je ne sais pas comment expliquer, c'est vraiment plus de force. On a vraiment envie que d'une chose c'est de rester dans son lit et regarder le plafond. »

 

 

        * Suite de la présentation  

L'affaiblissement du réseau familial

Troisième constat: en considérant l'axe de l'insertion socio-familiale, Robert Castel constate, sans le moindre jugement moral, l'affaiblissement du réseau familial, qui serait dû maintenant à la famille nucléaire, voire monoparentale, au contraire des familles élargies d'autrefois, avec les cousins, les oncles, les grands-parents. Cet affaiblissement empêche parfois de compenser celui de l'axe de l'intégration. Que l'on songe au temps où le père amenait son fils au travail, où le fils reprenait le travail du père, mais aussi où le jeune trouvait du travail par l'entremise de l'oncle ou de la tante. Tout ce support relationnel a quasi disparu. Même si on peut dire que ça marche encore pour le travail étudiant. Et ça a donc élargi la zone de vulnérabilité. Les familles sont donc les supports des relations affectives et des solidarités dites matérielles. Mais il y a aussi rupture des solidarités immatérielles. Pensons par exemple au fait que le collectif, la notion de groupe, ne sont pas ou ne sont plus les bienvenus dans l'espace public. Ces pertes de solidarités matérielles et immatérielles fragilisent l'axe de l'insertion. Ceci étant, la famille n'est pas seule responsable évidemment de cette situation. La disparition de l'emploi est d'abord due à l'effondrement du tissu industriel, on l'a dit. Pour ce qui concerne les jeunes, nous pouvons penser que cet affaiblissement amenuise les espaces et les temps de la transmission. Robert Castel a étudié cela chez les jeunes des banlieues, lors des émeutes de l'automne 2005. Ces jeunes désaffiliés sont dépossédés de ce qui est habituellement transmis par la famille, l'école, la culture en général. Sans cet ancrage, les trajectoires deviennent hasardeuses, et les vies sont perçues par les jeunes aux-mêmes comme inutiles. Les jeunes sont perçus et se vivent comme des surnuméraires. Le terme est aussi de Robert Castel. Et il est terrible, surnuméraires, sur lesquels plus personne ne compte. C'est par la transmission d'un certain corpus d'habilité sociale, de connaissances relatives à leur environnement, de valeurs, que les jeunes peuvent trouver leur place, leur rôle ou fonction dans le corps et l'espace social. Sans ce support, il leur est difficile de se construire une identité consistante. À l'épuisement de l'instabilité, s'ajoute alors l'épuisement de la recherche du sens.

 

 * Récit de vie : Vanessa 

Les jeunes que nous avons rencontrés ont tous vécu un ou plusieurs abandons. Leurs bases familiales ont été en effet ébranlées. Ils ont tous grandis avec un manque de repères.

 

 

Vanessa : « A l'âge de 2 ans, mon père rentrait en prison et ma mère nous a abandonnés. Donc de là on a été vivre chez ma grand-mère. Chez ma grand-mère je me suis fait battre. Je ne mangeais pas à ma faim. Après ça on m'a mis dans un centre pendant 2 ans pour retourner vivre chez mes parents. J'ai repris contact avec ma mère d'abord, avec ma mère je ne m'entendais pas. Après on a repris contact avec mon père, et avec mon père je m'entendais bien. Et puis une fois que j'ai quitté l'institution j'ai été vivre avec mon père. Et puis au début ça se passait bien, et puis après il a commencé à me frapper dessus, et puis pour se racheter il me faisait des cadeaux. Après j'ai commencé à faire des week-end chez ma mère. Et chez ma mère je voyais des choses qu'un enfant de mon age ne devait pas voir. Style je la voyais baiser, elle me faisait boire, elle me faisait fumer de la drogue. Qu'est-ce qu'elle a fait encore ? Elle m'a emmené une fois dans un club naturiste. Tu vois les piscines qui sont naturistes ? Elle m'a emmené là-bas. Elle s'est mise avec un type qui me frappait dessus. Après ça je n'ai plus eu de contact avec ma mère parce qu'elle est partie vivre en Grèce, donc je suis restée chez mon père. Et puis j'ai déménagé. Avec mon père ça allait. Et puis après il s'est mis avec une femme. Elle avait une petite fille, et sa fille elle foutait la merde pour que je parte. Donc j'ai été placée et puis je me suis fait renvoyer du centre pour coups et blessures. Et puis j'ai fait un autre centre 3 mois, et puis après je suis arrivée au centre où je suis maintenant. Et le centre où je suis maintenant et bien je fuguais, je n'allais pas à l'école et je leur manquais de respect. Donc normalement je devais être renvoyée. Mais grâce au projet que j'ai maintenant j'ai pu rester là-bas. Il y a aussi que quand j'étais toute petite, ça c'est des choses qui ont été écrites par ma mère, donc c'est une preuve. Pour ma mère je ne suis pas son enfant. Pour ma mère je ne suis pas son enfant puisque je ne lui ressemble pas, que je ressemble bien à mon père. Donc pour elle je ne suis pas son enfant. Donc de là elle me laissait mourir de faim. Mais vu que ma grand-mère passait tous les jours, quand elle passait je pouvais manger, sinon je ne pouvais pas manger. Ma mère est quelqu'un de, comment expliquer en fait, elle croit qu'elle a 16 ans, elle sort en boîte, elle s'habille comme quelqu'un qui a 16 ans, elle fait sa jolie jolie, elle fait sa bombe, elle voyage, elle va partout dans le monde et nous voilà quoi. Nous on est ses enfants et on n'a plus rien à foutre. »

 

 

 * Suite de la présentation 

Les lieux de prévention possibles

On va quitter la théorie et passer à du plus concret. Sachant ce qui vient d'être dit, essayons de voir quels sont les lieux possibles de prévention. On en a retenu deux. Nous revenons effectivement à notre question de départ qui est de proposer quelques critères auxquels doivent répondre les actions qui ont pour finalité de participer à la prévention générale. Si pour les adultes la vraie prévention, celle dont les effets seraient immédiats, demanderait à l'Etat de consolider et de stabiliser le marché de l'emploi, et donc d'éviter l'émergence de ce que Robert Castel appelle assez justement le précariat. Pour ce qui est de la question des jeunes, il faut lutter contre le décrochage scolaire et contre les exclusions scolaires. Mais il faut aussi lutter contre la dévalorisation de la filière technique et professionnelle. Dévalorisation qui n'est parfois pas intentionnelle. Un petit exemple: à l'AMO de Braine-l'Alleud, nous avons travaillé avec des jeunes de 7ème professionnelle mécanique et électricité. Déjà physiquement, ils étaient séparés du reste de l'école, mais ce sont eux aussi à qui on a oublié - sincèrement oublié - de proposer un voyage de rhéto. Et ce sont ceux qu'on a oublié - mais sincèrement oublié - d'inviter au bal de l'école. La valorisation de cet enseignement passe donc aussi par la place que l'on donne à ces jeunes. Cette revalorisation des filières techniques et professionnelles doit se réaliser à deux niveaux au moins: valorisation du métier manuel mais aussi participation, comme l'enseignement général, à la fonction intégrative. En clair il ne s'agit pas seulement de fournir aux entreprises de la ressource humaine, des ouvriers préformés, pré-qualifiés, mais aussi de permettre à ces jeunes de trouver leur rôle, leur place, et un sens à leur participation à la vie sociale. En cela il faut se méfier du modelage de ces enseignements sur les revendications du marché du travail, même si c'est clair, ces deux lieux doivent être en cohérence.

Deuxième lieu de prévention, directement accessible celui-là, c'est de pallier l'affaiblissement de l'axe de l'insertion. L'objet de cette prévention est d'augmenter le niveau du support socio-familial qui peut, nous l'avons dit, compenser la fragilité de l'axe de l'intégration. C'est en notre sens un pan important du travail de prévention générale telle qu'elle a été définie dans le secteur de l'aide à la jeunesse: réduire la quantité globale de violences qui échappent aux regards et aux sanctions, ce qu'on appelle la violence invisible, qu'elle soit intra-familiale, institutionnelle, relationnelle ou symbolique. Et éviter comme on l'a dit, que les réactions à cette violence globale ne se traduise en réaction inopportune. Ces violences invisibles s'ajoutent évidemment aux violences structurelles: chômage, insalubrité des locaux et des logements, violence scolaire, etc. Et on peut donc estimer que ces violences invisibles contre lesquelles on nous demande de lutter, trouvent leur place dans la décomposition de l'axe de l'insertion, notamment sur le volet immatériel symbolique. Retenons donc les deux lieux de prévention possibles: l'école, avec la lutte contre le décrochage et l'exclusion, et la revalorisation des filières techniques et professionnelles, et puis le support socio-familial avec la lutte contre les violences invisibles dans les différents lieux de vie des jeunes.

 

Caractéristiques des projets qui visent à lutter contre la désaffiliation

On arrive enfin à la 3ème et dernière partie de cet exposé en tentant de vous proposer quelques caractéristiques que devraient revêtir les actions de prévention qui prétendent lutter contre la désaffiliation. L'intérêt de ces caractéristiques c'est bien de nous permettre de savoir à quelle condition une action lutte contre la désaffiliation sociale. Ces critères vous sont soumis à titre de réflexion, ils ne sont certainement pas exhaustifs, et par ailleurs cela est sans doute vrai aussi pour les actions d'autres secteurs que celui de l'aide à la jeunesse. Je pense aux CPAS par exemple, au secteur de l'insertion professionnelle, etc.

Premier élément: la proactivité. Les situations de désaffiliation sont souvent invisibles, le travail de proximité permet d'aller à leur rencontre. Ce travail de proximité, qu'il soit de rue ou de quartier, demande du temps et est indispensable. Le temps à prendre pour que puisse se réaliser une vraie rencontre pour qu'un lien puisse se nouer. La prévention ne s'établit que sur le long terme.

 

 * Récit de vie : Vanessa  

Dans les récits des jeunes que nous avons entendus, ces vraies rencontres, ces vrais liens qui se sont noués semblent en effet permettre aux jeunes de rebondir. Nous pouvons reprendre ici l'exemple de Vanessa qui lorsqu'elle était au plus bas a trouvé de l'espoir dans une nouvelle rencontre.

 



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Vanessa : « Et bien moi en fait, juste quand j'ai été placée, juste avant en fait, je vais le dire parce qu'il faut le dire, enfin pas parce qu'il faut le dire mais que j'ai essayé de faire ça, donc je vais vous le dire. Il y a un moment donné je pensais à me suicider, puisque ça n'allait vraiment pas, je me sentais mal et tout, et puis j'ai rencontré un garçon. Et ce type-là je ne sais pas, il m'a redonné espoir en fait. Il m'a montré que la vie en fait n'était pas noire. Ce n'est pas parce que mes parents me faisaient ça que je devais d'office refaire ça, qu'ils n'avaient pas le droit de faire ça, que même s'ils me faisaient ça ce n'est pas pour autant que j'étais une merde et tout le tralala. Donc de là je m'en suis sortie quoi, sinon aujourd'hui je ne serais pas là pour vous le dire. Oui, ce type-là je ne pourrai jamais l'oublier, même si maintenant on ne se parle plus, je ne pourrai jamais l'oublier. Moi personnellement je pense fort au destin, et pour moi, toute personne qu'on rencontre c'est qu'elle veut nous apporter quelque chose dans la vie. Donc pour moi, toutes les personnes qui sont sur terre, qu'ils soient méchants ou bons, ils apportent toujours quelque chose, que ce soit positif ou négatif, ils t'apporteront toujours quelque chose. Pour moi oui, juste une personne peut te faire changer d'humeur, peut te faire totalement changer d'idée. Il peut vraiment te faire changer en fait. »

 

Donc que ça soit comme pour Vanessa une nouvelle rencontre, ou comme pour d'autres certaines personnes ressources de la famille, des amis ou des services qui les accompagnent, les jeunes ont parfois besoin à un moment donné de leur vie de pouvoir s'accrocher à une personne avec qui elles pourront avoir un lien suffisamment fort et qui leur apportera une assurance. Dans le cadre de la prévention il faut pouvoir en effet repérer ces liens et les favoriser.

 

 * Suite de la présentation 

Deuxième élément, que l'action de prévention envisage le collectif. Robert Castel pose la question de la désaffiliation dans le champ social et pas uniquement sur le plan de l'individu, même si les liens sont évidents. Une question sociale implique un abord collectif. Le focus actuel mis sur l'individu et le psychologisme ambiant ne doit pas nous faire oublier la force de l'action collective. Celle-ci répond à une question sociale et permet de libérer l'individu d'un poids de sur-responsabilité. Elle permet alors à l'individu de reprendre la main sur sa trajectoire sociale.

 

 * Récits de vie : Alexandre et Vanessa 

L'action collective, l'attachement à un groupe, peut donc permettre aux jeunes d'y trouver une utilité, une place, une stabilité, voire une normalité. Alexandre a rencontré ses amis à l'école et les a retrouvés à l'extérieur. Son groupe d'amis s'est cristallisé autour d'une activité collective: le break dance.

 

 

Alexandre : « En 3P j'ai fait connaissance, enfin des connaissance on va dire, que je ne regrette pas, c'est vraiment des gens bien qui partagent mes valeurs, qui savent rigoler. Moi ils me font rire aussi et voilà. Mais je ne les ai pas connus au break, je les ai connus dehors et ils m'ont fait connaître la MJ on va dire. On s'est donné rendez-vous sur un parking pour breaker, pour s'entraîner, et voilà c'est parti de ça. On a fait des sorties ensemble et puis voilà c'était génial quoi. On a fait connaissance d'autres personnes, tout un groupe en fait. On va dire qu'on a le même humour, enfin on rigole, au moins je rigole et on rigole ensemble. Vraiment c'est un groupe vraiment sympa, ce n'est pas comme un faux groupe, c'est vraiment des vrais amis, et c'est ça la différence ».

 

Et à travers tous les déménagements de Vanessa, elle elle a gardé ses amis d'enfance, c'est son groupe d'appartenance, elle dit que c'est comme une famille.

 

 

Vanessa : « Je reste toujours dans le même quartier même si je déménage. J'ai grandi surtout dans un quartier et c'est dans celui-là que je reste. Parce que ma grand-mère elle habite dans ce quartier-là et c'est dans celui-là que je reste. Parce que ma grand-mère. Donc je vais souvent dans ce quartier-là parce que j'aime bien les gens, les gens sont bien là-bas. Depuis qu'on est petits on se connaît. S'il y en a un qui a un problème on vient tous, c'est normal. S'il y en a un qui nous propose un chouette truc on est là. On fait tout tout vraiment tout: on va au cinéma, on va à la piscine, on reste dans le quartier, on va manger au snack. Les types de mon quartier ils sont un peu comme moi. Ils sont comme moi en fait, du même quartier, on a eu les mêmes galères plus ou moins, on a eu plus ou moins les mêmes chemins, pas spécialement les centres et des trucs comme ça, mais parce qu'eux c'est plutôt IPPJ, mais on est plus ou moins les mêmes. Donc on sait c'est quoi et tout et donc on est là pour se soutenir les uns les autres. Style ce n'est pas des bons samaritains qui vont tous les jours à l'école et qui ne sortent pas après 19h30. »

 

 

 * Suite de la présentation  

Le troisième élément propose que le projet doive d'une manière ou d'une autre lutter contre les barrières à l'accès. L'émancipation ou l'acquisition de valeurs d'intégration. Trouver sa place, ça passe par l'utilisation de divers lieux culturels, sportifs, de loisirs, de vie. Il faut lever les barrières qui donnent accès à ces lieux: les maisons de jeunes, les centres culturels, les centres sportifs, les centres d'expression et de créativité, et baisser leur seuil d'accessibilité. En deux mots, en rendre l'accès facile.

 

 * Récit de vie : Quentin  

Les jeunes que nous avons rencontrés ont tous un lien avec l'AMO d'une manière ou d'une autre. Donc l'AMO lutte contre ces barrières à l'accès et permettent au maximum à tout type de jeunes de participer aux activités qui les passionnent. Par exemple la capoeira a été très importante pour Quentin, et l'AMO a su rendre l'activité accessible lorsque Quentin en avait besoin.

 

 

Quentin : « Moi ce qui m'a vraiment mais vraiment beaucoup aidé dans tout ce que l'AMO a pu faire pour moi, c'est vraiment la capoeira. Ça m'a vraiment ouvert les yeux sur le fait que j'étais quelqu'un de très irascible et de très colérique, et je dois dire que ça m'a soigné, je dois le dire. C'est le fait qu'on s'amuse parce que c'est clairement ça en fait, ce n'est pas un sport de combat pour dire de toucher les gens, c'est vraiment de l'amusement entre tout le monde. C'est les chants, la danse. C'est vraiment quelque chose que j'ai adoré quoi. Moi ça m'a vraiment changé. Je suis nerveux de naissance tout comme ma mère et bon, quand je suis occupé à faire de la capoeira et bien c'est le vide quoi. C'est le vide dans mon esprit, je ne pense plus à toutes les merdes, à tout ce qui s'est passé avant, à tout ce qui pourrait se passer par après. Non, c'est l'instant présent. C'est quelque chose qui crée un vide en moi tout en remplissant quelque part de bonheur. Ha non, c'est vraiment magnifique. Je ne remercierai jamais assez l'AMO d'avoir organisé ne serait-ce que le premier stage capoeira. Non, c'est vraiment ce qu'il me fallait quoi. Maintenant j'espère que je vais pouvoir participer au prochain stage, je croise les doigts. Enfin c'est surtout au point de vue du payement du stage que je dis ça. Parce que je dois dire on m'a fait plusieurs fois une fleur en me laissant participer malgré que je ne savais pas payer. Et bon, ça me gêne quoi, ça me gêne horriblement, parce que tous les autres ils ont payé, et moi ils me voient arriver et je n'ai pas payé quoi. Je suis privilégié? Pourquoi? Parce que j'aime la capoeira? Oui, j'adore ça. Si je pouvais suivre des cours plus intensifs et bien oui je le ferais, seulement ce n'est pas le cas. Mais je continuerai à participer à tous les stages de capoeira. Ça m'a en plus permis de faire des rencontres, et quelque part ça m'a permis de m'ouvrir à quelque chose de nouveau. »

 

 

 * Suite de la présentation 

Quatrième élément : le projet doit rompre l'isolement. On l'a vu, l'isolement est un facteur de désaffiliation. Cet isolement peut être spatial, relationnel, culturel, social. À l'opposé de l'intégration il y a l'isolement, la perte de liens, on quitte le rythme de la vie, c'est l'autre face du collectif. Il est vraiment capital de retrouver la sensation de vivre ensemble, c'est une des qualités que l'on peut trouver dans des actions telles que les services d'accrochage scolaire ou Solidarcité. Redonner le goût de vivre ensemble quand la galère a isolé les jeunes. Le support du collectif est indispensable pour rompre l'isolement.

Cinquième élément : la question du relais doit être posée dès la création du projet. Si la finalité du projet est l'autonomie, celle que l'on trouve au bout de l'axe de l'intégration, il s'agit de mettre en place les conditions nécessaires au passage du relais et à l'autonomisation du projet. Le relais c'est assurer que l'action continue au-delà de notre intervention et ce en gardant les caractéristiques d'un projet de prévention générale. Reste évidemment à considérer les conditions de validité d'un relais.

 

 * Récit de vie : Jason  

Comme on parle de l'autonomisation d'un projet, revenons sur un point important des missions d'AMO car nous travaillons aussi à l'autonomisation des jeunes. Une fois devenu adulte légalement et malgré certaines exceptions, le jeune n'a plus sa place à l'AMO. C'est ainsi que pour beaucoup le cap des 18 ans est primordial, mais c'est aussi là que beaucoup ne savent plus vers quels services se tourner. Jason voit ses 18 ans comme une date butoir, d'ici là il doit profiter de l'aide que l'on peut lui procurer.

 

 

Jason :  « Oui, maintenant je suis dans un moment de changement, je suis vraiment, il ne me reste plus que 2 ans avant d'être majeur, un an et demi plutôt. Il me faudrait jouer de cette année et demi pour pouvoir avancer, pour pouvoir maigrir, pour pouvoir m'améliorer, pour pouvoir changer. Parce que dans un an et demi je serai majeur et je n'ai pas encore d'option pour plus tard, c'est ça le problème ».

 

Sans rentrer dans une optique paternaliste, et sans vouloir valoriser la dépendance aux services sociaux, nous devons relancer la question du relais. Une fois sorti du système d'aide et de la protection de la jeunesse, ces jeunes adultes sont ils totalement autonomes? Où peuvent-ils trouver réponse à leurs questions? Existe-t-il un service suffisamment compétent et généraliste qui leur permettrait de se lancer dans la vie d'adulte? La question reste ouverte au vu du grand nombre de jeunes adultes qui viennent chaque semaine sonner à notre porte.

 

 * Suite de la présentation 

Conclusion

Voilà esquissé le travail réalisé par le CAAJ de Nivelles à propos de la désaffiliation sociale. De son ancrage dans le monde du travail nous l'avons transposé dans celui de la jeunesse avant d'avancer certains lieux de prévention et d'autres qui devraient pourrait caractériser des actions de lutte contre la désaffiliation dans une optique préventive. Merci donc à la commission « désaffiliation sociale » et à tous ses membres. Merci à Jean Blairon, merci à Jacqueline Fastrès et Emile Servais, et surtout merci à Robert Castel.

 

Table des matières

 

ChMahy

 

Prévention et travail social

 

Exposé de Christine Mahy

Secrétaire générale du Réseau
Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP)

 

 

Certains connaissant peut-être déjà le travail du CAAJ puisqu'ils y ont participé, mais d'autres le découvrant, je vais me raccrocher à du très concret par la porte d'entrée effectivement de la pauvreté, pour arriver à un exemple précis d'un type d'action qui montre en quoi la transversalité dans le champ de la prévention est essentielle et majeure, est à cultiver et à développer, et que tous les acteurs sont importants pour la cultiver, la développer et la réussir. Parce qu'il ne suffit pas de se réunir pour envisager des projets, des actions, et réfléchir à comment pratiquer la lutte contre la désaffiliation et la transversalité. Encore faut-il la mettre en pratique à certains moments et réussir ensemble quelque chose qui va rendre plus fort, pour faire boule de neige et multiplier.

Ma porte d'entrée c'est le terrain, avec les gens, et moins le bagage théorique. J'ai été étonnée d'entendre encore un exemple d'une école technique dont on ne pense pas aux voyages en même temps que les générales. Parce que quand j'étais moi-même en rhéto, en 1977, j'étais en générale dans une école où il y avait des «professionnels», et il s'est passé la même chose. On devait organiser ce qu'on appelait le bal des rhétos pour récolter de l'argent pour partir en voyage. Et puis on s'est rendu compte qu'en fait la classe de «professionnels» n'était pas associée à cela. Et de façon un peu volontariste dans notre petite classe, on va voulu imposer ça. On est arrivé à imposer un bal en commun, on n'est pas arrivé à imposer le voyage en commun, en particulier parce que certains des enseignants de ces jeunes à ce moment-là nous disaient : « il ne faut pas aller créer dans la tête de ces jeunes des espoirs qu'ils ne pourront jamais atteindre ». Donc ne leur montrons pas ce que probablement on a déjà inscrit en eux, qu'ils ne pourront jamais faire. Donc les faire voyager, les faire découvrir. Donc c'était en 1977. J'espère que même s'il n'y a pas de voyages en commun, il n'y a en tout cas plus ces réflexions-là derrière mais je n'en suis pas sûre du tout; parce qu'on retrouve ça de façon émaillée sur le terrain un peu partout.

 

 

La pauvreté définie par ceux qui la vivent

Je vais prendre d'abord la porte d'entrée du mot pauvreté et de ce que les gens au Réseau Wallon ont fini finalement par définir eux-mêmes, de ce qu'ils vivent dans cette société extrêmement violente, au sein de laquelle ils sont combatifs puisque leur seule réalité quotidienne c'est d'essayer de vivre, de tenir, de survivre, de gagner un peu de lest, donc de ne pas être tenus exclusivement à l'absolue nécessité du quotidien. Pour ne pas être que des mécaniques, naître un jour, mourir un jour, uniquement pour payer du chauffage, de l'eau, de l'électricité, quelque chose qu'il y a dans une assiette, mais être aussi autre chose pour soi-même et pour la collectivité. Et donc si j'utilise le mot pauvreté, qu'est ce qu'ils nous disent les gens qu'on rencontre au Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté ? Quand on arrive à dire « mais comment est-ce qu'on la définirait? Qu'est-ce qu'on mettrait derrière ce mot-là? Etc ». Les gens sont arrivés à nous dire : « en fait c'est une privation d'un usage et d'un accès ».

Donc il y a deux choses: privation d'un usage et d'un accès à toutes sortes de richesses. Utilisons le mot richesse parce qu'il est légitime, et on ne parle pas d'enrichissement, on parle bien de richesses. C'est-à-dire pouvoir accéder à toutes une série de choses auxquelles il est légitime d'accéder pour un être humain et une famille; et ces êtres humains-là, dans une collectivité, traversent la vie avec la plus grande dignité mais aussi en étant des acteurs en capacité de choix mais aussi en droit de choix et de réalisation. Ces richesses multiples qui sont identifiées par les personnes qu'on rencontre, ils nous les citent par paquet en quelque sorte. Donc ils nous disent « il y a d'abord les richesses matérielles: il faut un revenu suffisant, il faut de l'argent dans son portefeuille, on est dans une société organisée qui fait que tout passe par les transactions financières. Et donc nous obliger à croire qu'il est possible de faire avec trop peu ce n'est pas normal et ce n'est pas nous respecter ». Et la derrière il y a évidemment le prix des loyers, l'énergie, etc, etc.

Et puis ils nous disent « il y a le paquet des richesses immatérielles ». On voudrait nous aussi que l'école réussisse avec nos enfants. On voudrait nous aussi pouvoir être un acteur culturel quelque part, être usager mais aussi être producteur par certains aspects, mais aussi être reconnu dans ce qu'on est ». Donc les richesses immatérielles ont beaucoup d'importance, et contrairement à ce que beaucoup pensent par rapport aux personnes qui connaissent la précarité, l'exclusion, la pauvreté, l'appauvrissement, elles sont très attachées à cet accès aux richesses immatérielles. Mais quand c'est rendu impossible et quand c'est rendu impossible durablement, et bien il y a un désespoir qui s'installe dans le fait de pouvoir y accéder un jour, et donc on pratique l'autocensure soi-même sur ses capacités à pouvoir y accéder et on le reproduit dans son environnement familial.

Et puis il y a le paquet de richesses relationnelles où les gens nous disent « bien-sûr c'est compliqué quand le champ relationnel est étroit, quand on a peur de s'adresser à quelqu'un ». Et tout le monde sait, et tout le monde a certainement des exemples dans sa vie, qu'on peut parfois être en difficulté avec une partie des richesses matérielles, une partie des richesses immatérielles, mais que parfois la richesse relationnelle permet de sauver bien des choses: d'avoir un point d'appui, un point de contact, un bon conseil, un endroit où s'adresser, et hop on a la tête au-dessus de l'eau et on surnage. Mais quand le potentiel relationnel fait partie toujours du même milieu, du même monde, c'est-à-dire que qualitativement il y a moins de diversité et quantitativement il est moins nombreux, et qu'on est confiné à l'intérieur de mêmes espaces physiques, symboliques et relationnels réels, et bien c'est difficile et c'est un trop peu de richesses relationnelles.

Et puis c'est les richesses naturelles. Et dans les richesses naturelles les gens parlent de deux choses: « j'ai une bonne santé à la naissance, je n'ai pas une bonne santé; il y a un handicap, il n'y a pas de handicap; je suis plus ou moins cérébral ou pas; plus intelligent ou pas; gauche des deux mains ou pas, etc. » On n'est pas tous à égalité par rapport à ce potentiel-là. Et dans les richesses naturelles il y a aussi où je vis: très nombreux dans peu d'espace avec des cloisons fines, ou c'est probablement là où on a déjà le plus difficile qu'il va falloir faire le plus d'efforts pour que le vivre ensemble soit possible, dans des conditions matérielles qui ont été construites pour que le vivre ensemble soit impossible. Et donc on connaît ça beaucoup en termes de richesses naturelles, notamment dans l'espace public et dans l'espace logement que les gens peuvent utiliser, mais aussi même dans les espaces culturels qui sont symboliquement à l'usage de certains et pas de tous.

Certains d'entre-vous savent que j'ai eu une vie culturelle auparavant dans une maison de la culture. Et bien je pense que ce sont des lieux où lorsque l'on réussi éventuellement à ce qu'il y a un véritable métissage de l'usage de l'entièreté des infrastructures, des budgets, de moyens humains et matériels par toutes les populations, on a grand risque d'être mis à mal sur son projet; parce qu'il y a la catégorie sociale qui estime qu'elle est propriétaire d'un lieu culturel sur le plan de ses moyens, mais aussi sur le plan des langages symboliques, des langages artistiques et culturels et d'expression qui doivent y exister. Donc ce n'est pas évident. Les gens ont conscience de ça beaucoup plus qu'on ne croit, que ces paquets multiples de richesse, quand ils sont défaillants, c'est problématique. Et ils sont conscients que si on a un peu dans chaque on peut peut-être se rattraper, si on a peu dans chaque ça devient vraiment très difficile. Et puis qu'il y en a qui sont quand-même particulièrement complexes pour se rattraper s'il n'y en a pas du tout, et c'est notamment le potentiel des richesses matérielles même si ce n'est pas exclusif.

 



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Pauvreté ou appauvrissement

Mais j'y reviendrai parce que volontairement aujourd'hui je me concentrerai sur l'argent en termes d'exemple concret. Il y a un deuxième élément que les gens mettent en avant et qui est très proche de ce qu'on vient d'évoquer, c'est que de plus en plus au Réseau Wallon on ne parle plus de pauvreté, parce que la pauvreté ce serait un état de fait arrêté en quelque sorte. Mais on parle d'appauvrissement. Et derrière l'idée d'appauvrissement il y a l'idée du processus justement. Il y a quelque chose ou des « quelque chose » qui construisent l'état d'appauvrissement ou qui déconstruisent la possibilité d'accès aux richesses que j'ai nommées tout à l'heure. Et ça, ça se fait et ça se construit dans le temps. Et à un moment donné, quand ça se construit dans le temps et quand ça s'installe durablement, et bien forcément cet état d'appauvrissement durable crée des réflexes et des modes de fonctionnement à l'interne pour s'organiser dans la vie mais aussi parce qu'on n'a pas envie d'avoir mal tous les jours en se levant parce qu'on n'a pas ce qu'il faut. Et donc on fini par se convaincre qu'on est heureux avec ce qu'on n'a pas. Et donc à ratatiner son espace de vie mais aussi ses prétentions mais aussi la projection dans l'avenir, etc. Et certains appellent ça la pauvreté générationnelle, la reproduction de la pauvreté, etc. Au Réseau Wallon on dit : « C'est la grave responsabilité des Etats de laisser durablement les gens dans la privation d'accès à ces richesses, qui construit un état dégradé important dont les gens ont conscience quand à un moment donné ils entrent dans la militance et qu'ils ont envie de se mobiliser parce qu'ils s'en sentent un peu de force et qu'ils commencent à gratter pour dire « oui tout compte fait moi aussi je devrais avoir accès à cela etc ». Alors que finalement ils se sont habitués à devoir s'en passer et ne croient plus aux perspectives. Il y a un autre élément que les gens déconstruisent, c'est le fait qu'ils nous disent : « Christine on en a marre qu'on nous dise, quand on parle de la pauvreté quelque part et qu'on donne des conférences et qu'on va intervenir, on parle de la pauvreté financière, on dit les revenus sont trop bas, le seuil de pauvreté, etc, etc. ». Et puis il y a toujours au moins une question dans la salle qui dit « oui mais la pauvreté elle est quand-même multifactorielle ». Et en général derrière cette question et la manière dont elle est posée, c'est un peu comme si on disait « même si on avait réglé le problème d'argent, ces gens-là sont quand-même très compliqués, différents des autres, et quand-même, il y aurait des choses tout à fait particulières à mettre en place ». Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. L'appauvrissement durable fait qu'à un moment donné il faut mettre des choses en place. Et parfois les déficits liés à des difficultés particulières, liées à un handicap ou à d'autres situations, nécessitent des interventions particulières. Mais enfin en très grande majorité, les gens qui vivent les conséquences et subissent les conséquences du trop peu et du non accès à ces richesses, ils seraient en capacité de bien mener les choses. Et donc les gens nous disent : « Christine ce n'est pas la pauvreté qui est multifactorielle, c'est la vie qui est multifactorielle, et elle l'est pour tout le monde! Mais ça dépend de ce qu'on a dans son sac à dos en termes de richesses matérielles, immatérielles, relationnelles et naturelles pour pouvoir l'affronter qui fera la différence ». Quelqu'un qui a le défaut d'être tout le temps en retard avec ses papiers, ses payements ou ses documents, etc, s'il a beaucoup dans son sac à dos en termes de richesses matérielles, de richesses relationnelles, etc, et bien son défaut sera quelque chose qu'il va gérer avec grande facilité. La même personne qui a très peu dans son sac à dos dans l'accès à toutes ces richesses-là, confrontée au même travers de fonctionnement, alors pensez tous à vos travers de fonctionnement où vous vous dites « zut alors, j'avais dit ça que je le corrigerais et que je ne le ferais plus jamais et voilà que je recommence et je ne sais pas pourquoi ». Alors on peut tous aller se mettre sur un divan pendant 5 ans pour savoir pourquoi mais ça ne marche même pas toujours. Donc on recommence des comportements comme ça, répétitifs, et on traverse la vie avec ça. Mais si on a tout un potentiel de ressources, on sera moins emmerdé. Donc c'est bien la vie qui est multifactorielle et ce sont les richesses équitablement ou inéquitablement rendues accessibles et réparties, qui vont faire que le sac à dos sera assez nourri pour traverser cette multifactorialité-là. Les plus grands consommateurs d'énergie sont les gens qui ont les plus gros budgets. Mais si dans leurs richesses et leur sac à dos ils ont de quoi payer, ils peuvent continuer à consommer autant qu'ils veulent; ils pourront toujours payer.

Voilà de quoi nous parlent les gens. Et puis les gens, il y a encore trois choses que je voudrais vous dire: ils en ont assez d'être considérés comme irresponsables. Ils sont capables de dire que peut-être ils ne savent pas faire ou qu'ils ne savent plus faire ou qu'ils n'ont jamais su comment faire tel aspect, etc. Comme j'espère on en a conscience même nous, parce que maintenant nous on travaille sur nous-mêmes par rapport à ça. Mais ce qu'ils souhaitent en tout cas entendre c'est « au moins qu'on reconnaisse la responsabilité qui est que on ne cherche pas à faire les choses de travers, on ne cherche pas à se faire mal, et on ne cherche pas à faire mal aux gens qui sont autour de nous. Mais on fait le mieux qu'on fait avec ce qu'on a et ce dont on dispose. ». Et les comportements les plus adéquats que des familles ont développés pour tenir ou survivre sont parfois des comportements qui vont être considérés comme répréhensibles par la société, l'Etat, les règles et les réglementations ; ou qui même vont être mal comprises par des intervenants sociaux qui vont dire « Mais enfin pourquoi ce bonhomme fait ça à ce moment-là, alors qu'il devrait faire autre chose? Pourquoi cette famille déménage encore par exemple? ». Parfois c'est tout simplement parce qu'on veut justement dans le rapport à l'école, changer les types de relations pour ne pas être poursuivi sur une série de choses, etc. Et donc les comportements des gens sont beaucoup plus responsables qu'on ne croit, mais par rapport au point de vue à partir duquel ils se situent dans leur réalité quotidienne pour gérer leur vie.

 



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Les bons et les mauvais pauvres

Il y a deux éléments qui sont encore importants et qui sont gravissimes. Moi je rencontre de plus en plus de gens qui intègrent ça et bien plus aujourd'hui qu'hier. C'est tout le phénomène des bons et des mauvais pauvres. Le bon pauvre va avoir le comportement bien adapté, qui va bien suivre les règles, qui viendra bien au rendez-vous, qui obéira au trajet et à l'agenda de l'assistant social. Le mauvais pauvre sera le récalcitrant qui ratera le rendez-vous ou qui dira comment il voudrait bien que ça se passe alors que ça ne correspond pas au rythme du travail social, etc. Ou bien celui qui aura à un moment donné digressé par rapport au trajet qui avait été pensé bon pour lui de façon linéaire. Là aussi il y a un élément dangereux qui est en train de se passer, c'est que même à l'intérieur des populations les plus désaffiliées, les plus appauvries, ce mécanisme de faire un tri entre les bons et les mauvais pauvres est à l'oeuvre et de façon forte. Et tout ça pour des raisons de rareté, pour des raisons de difficulté d'accéder aux droits de base. J'étais hier après-midi dans la région de Dinant à un repas organisé par une association, et il y avait là des personnes qui connaissent des difficultés et qui étaient complètement dans ce discours-là et qui me disaient : « Tous les gens qui accèdent au logement social ce sont tous les tricheurs. Et moi qui ai fait le chemin normal et traditionnel je n'en ai pas! ». Je donne cet exemple-là parce qu'il y en a plein comme ça. Mais ça aussi c'est une trajectoire organisée par la société. Ça aussi c'est un processus qui pour le moment est à l'oeuvre au sein de la société à travers tous les effets pervers de ces politiques qui se délitent dans le cadre des politiques structurelles que sont le logement, l'emploi, le revenu, l'accès à la santé, l'école qui ne réussit pas avec tout le monde, etc. Et on oublie que ce sont des trajectoires et des processus assassins qui font du mal, qui font du dégât et qui opposent les pauvretés entre-elles et ça c'est gravissime.

 

La défiance a priori

Et puis il y a un autre élément qui est de plus en plus intégré par les gens et qui est cultivé par l'organisation de la société, par nos décideurs, etc, c'est la défiance. La défiance plutôt que la confiance: le fait de se méfier de tout le monde; le fait de craindre de toutes personnes autour de soi; le fait de ne plus croire au système, etc. Mais il faut dire que la défiance est largement cultivée par nos autorités publiques à l'encontre parfois des services, des structures des associations, dans le contrôle qu'on opère sur le fait « Est-ce qu'ils attribueraient bien les moyens qu'on leur a donné à l'objectif qui est là? Est-ce qu'ils ne seraient pas en train de détourner? Est-ce que la transversalité ne vise pas à cacher du double subventionnement ? ». Et donc on cultive comme ça la défiance, défiance qui s'entretient à l'intérieur des structures, défiance qui s'installe un peu dans la tête de tout le monde. Et je pense qu'il y a beaucoup de défiance qui est installée dans la tête des travailleurs sociaux aussi à certains moments par rapport aux gens où l'a priori de confiance est parfois second par rapport d'abord à un espèce d'a priori de défiance. « Est-ce qu'on aurait quelqu'un en face de nous qui nous dirait bien tout? ». Et bien les gens ne vous disent sûrement pas tout à vous comme dans les CPAS, comme dans d'autres services, etc, Ils disent probablement ce qu'ils pensent utile à dénouer la pelote de laine du point de vue d'où ils sont, avec les capacités qu'ils ont au moment où ils vous le confient. Et donc est-ce qu'on est prêt à suivre ce chemin-là en se disant : « Et même si là-dedans il ne nous dit pas tout, ou il nous dit quelque chose qui se transformera après, est-ce que ce n'est pas à partir de cela qu'il faut commencer à travailler puisque c'est ça le possible de la personne qu'on a en face de soi? ».

 

Invisibiliser encore plus la réalité de la pauvreté

Je vous dis ces éléments-là d'entrée de jeu parce que ce sont des choses qui nous sont rapportées beaucoup à l'intérieur du Réseau Wallon. Alors, sur ces choses-là il y a une couche quand-même très inquiétante qui s'ajoute dans notre société aujourd'hui, et je vais balayer très très vite ça pour arriver à l'exemple concret que je voudrais illustrer. C'est qu'on ne peut pas dire qu'on soit dans une époque où on voit les choses s'ouvrir de façon positive dans les dispositifs qui sont annoncés actuellement. On peut prendre des exemples multiples et je ne vais pas les détailler, il y en a que vous connaissez beaucoup mieux que moi. Mais par exemple, les sanctions administratives communales, donc les SAC. Et bien voilà quand-même quelque chose de bizarre de donner du pouvoir à une commune quand l'autorité judiciaire l'avait déjà ainsi que le secteur de l'aide à la jeunesse, et ainsi quand il y a des secteurs qui peuvent s'en occuper et être au travail avec les jeunes. Mais voilà, on crée un système parallèle sanctionnant, on diminue l'âge, etc. Vous entendez peut-être pour le moment parler de la réforme de la justice avec par exemple les conséquences sur l'accès au service pro deo. Et bien pour le moment, pour la première fois, le monde de l'autorité judiciaire avec le monde de l'associatif se sont associés pour lancer des remarques, revendications et recommandations afin d'essayer d'influencer le gouvernement fédéral pour qu'il n'aille pas dans ce sens-là. Ce n'est pas simple. Mais vous avez entendu aussi parler récemment de Charleroi sur la réglementation de la mendicité, mais il y avait Liège un peu avant, il y eu Etterbeek un peu avant, il y a Gand qui voudrait la faire interdire complètement au plan fédéral. Alors bizarrement on s'attaque tout à coup à la petite face visible, la pointe de l'iceberg de la misère vue en ru e, au nom du fait qu'il y aurait aussi du trafic etc. Et donc on va de nouveau aller prendre les quelques exceptions pour lesquelles les lois existent, pour pouvoir agir sur la traite des êtres humains, les circuits de trafics, etc. On peut agir avec tout ça, ça existe, les dispositifs législatifs existent. On se sert de ça pour essayer d'invisibiliser encore plus la réalité de la pauvreté qui se montre dans nos rues, qui n'est jamais que la face cachée de ce qui se passe derrière bien des façades. Il y a beaucoup de façades derrière lesquelles on ne vit pas du tout mieux que les gens qui sont à la rue, si ce n'est qu'il y a le truc qui touche un peu nos consciences à tous, professionnels et citoyens, de se dire: « ça ne va pas de voir dans la rue ». Mais paradoxe: est-ce que vous savez la somme qui a été consacrée par la secrétaire d'Etat à la lutte contre la pauvreté cette année pour le Plan grand froid hiver rien qu'à Bruxelles, pour héberger pendant 3 mois de l'année un peu plus de 300 personnes ? 1 008 000 euros! 1 008 000 cette année pour qu'il y ait des lits en suffisance pour qu'on puisse annoncer à la TV qu'il n'y a plus personne dehors, qu'il y a beaucoup moins de risque de mort, que la bonne conscience soit rassurée. Pour pouvoir aussi dire que les prédécesseurs ont mal travaillé, et pour mettre une fleur à son blason. Vous vous imaginez ce qu'on peut faire avec 1 008 000 euros chaque année ? Parce que l'année prochaine ça va être la même somme, il n'y en aura pas moins des gens dans la rue pendant l'hiver l'année prochaine et pendant 3 mois. Et l'année d'après il n'y en aura pas moins non plus. Et donc là il y a des choix politiques à opérer. Parce qu'il n'y a pas que la ministre qui a donné le 1 008 000 euros. Evidemment elle est dans un enjeu politique, elle croit ce qu'elle fait. Il y a aussi ceux qui sont le réceptacle de ça, il y a aussi ceux qui considèrent que c'est par là que ça passe la bonne politique à mettre en place. Plutôt que de se dire avec 1 008 000 euros mais qu'est-ce qu'on fait en termes de logements et en termes d'accompagnement? Et on peut se poser la question comme ça. Alors qu'en même temps, il y a des projets de réflexion « Housing first » par rapport au sans abrisme, qui viseraient à dire « un logement d'abord et puis le processus après », mais qui ont du mal à démarrer et qui ne rencontrent pas nécessairement toutes les alliances et les sympathies. Vous avez peut-être entendu l'augmentation du prix des musées sur Bruxelles, de 2 euros en disant que ce n'est pas grand chose, ce n'est jamais que le prix d'un coca. Oui, sauf que pour celui pour qui c'était tout à fait gratuit, et bien c'est au moins le prix d'un coca. Et quand on répond que c'est le prix d'un coca à 2 euros, on oublie qu'il y a des familles pour lesquelles la fin du mois est à 2 euros près. Et puis par exemple à Charleroi, suppression des transports pour amener les enfants aux plaines de jeux et des repas de midi. Je me suis laissé dire hier - le chiffre est peut-être à vérifier parce que c'était dans une séance cinéma - qu'il semblerait qu'il y ait une diminution de fréquentation des plaines de jeux des vacances de Pâques à la Ville de Charleroi de 80%. Si le chiffre est réel évidemment c'est éloquent! Et puis vous avez entendu ces trucs dans les logements sociaux, il y a des personnes seules qui vivent dans un logement social avec 2 ou 3 chambres, et puis par contre il y a des familles qui n'ont pas assez de logements. Et puis on est arrivé à amener la population à penser que finalement c'est déjà bien qu'on donne un logement social à des gens, donc finalement ils sont objet à l'intérieur de ces logements sociaux, ils ne doivent pas considérer que l'Etat a une mission de droit au logement, puisqu'ils n'ont qu'à déjà être bien contents d'avoir eu un jour dans leur vie un logement social pas trop cher pour pouvoir vivre. Et bien quand ils sont tout seuls, surtout qu'ils bougent pour laisser de la place aux familles. Et ça marche très bien ça dans l'opinion publique. Moi j'entends des gens tous les jours qui disent « c'est quand-même vrai, ils n'ont qu'à bouger, la mobilité sociale ce n'est quand-même pas si compliqué, on se refait des réseaux, etc ». Et bien tout ça parce qu'on oppose à l'intérieur d'une poche trop étroite des politiques structurelles qui sont déficientes et donc le logement qui rate avec les gens.

 



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Une démarche concrète

Je voudrais en venir alors à une réflexion sur une démarche concrète par rapport aux liens de prévention générale, transversalité, lutte contre la désaffiliation, en vous invitant à une petite réflexion sur une porte d'entrée concrète qui va peut-être vous étonner. Parce qu'elle porte sur l'aspect financier de la pauvreté et elle porte aussi sur une politique a priori fédérale dont on se dit « elle n'a rien à voir avec nous, que voulez-vous qu'on fasse là-dessus? On ne saurait pas agir dessus.». Et je vais vous inviter à une réflexion sur l'impact social et financier de la non individualisation des droits pour les familles et les jeunes. La non individualisation des droits, si je le dis autrement, c'est le statut de cohabitant: quand on vit à deux dans une même maison et qu'on est chômeur, on a le chômage cohabitant et non plus un chômage complet. Donc c'est le fait que les droits ne soient pas individualisés chez nous. Je vais vous inviter à une réflexion sur ça parce que c'est un sujet qui a déjà beaucoup été travaillé, notamment par les mouvements féminins et autres. La preuve de l'importance de l'individualisation des droits par l'égalité des chances et par la nécessité d'augmenter le revenu, a déjà été faite, étudiée, calculée, etc, C'est dans des bouquins, c'est dans des revendications, et tout le monde la porte. Mais aujourd'hui l'élément est peut-être encore plus criant et intéressant à mettre sur la table d'une façon différente, en se disant « mais non ce n'est pas que l'affaire du Fédéral ». Les conséquences à gérer de cette non individualisation se retrouvent dans le champ de la Fédération Wallonie-Bruxelles et dans le champ de la Wallonie. Pourquoi? Parce que ces revenus non atteints ont des conséquences sur le budget immédiat des ménages qui retombent dans les CPAS ou chez vous par rapport à pouvoir payer des loisirs pour les enfants ou un accompagnement logopédique puisqu'il y aura trop peu dans le portefeuille. Mais aussi des conséquences immédiates notamment de façon très importante sur le logement. Des conséquences très importantes aussi sur l'organisation de la famille, sur le délitement familial, sur les décompositions familiales parfois, etc, puisque les gens sont amenés à devoir trouver des trucs et ficelles dans la manière de se débrouiller. Et puis ça a beaucoup de conséquences sur les travailleurs aussi. Moi je me rends compte en allant sur le terrain, je vois de plus en plus de travailleurs mal à l'aise, mal à l'aise avec le fait que finalement ils ont conscience que les gens ne savent pas s'en tirer avec la somme d'argent qu'ils ont dans le portefeuille lorsqu'ils sont notamment atteints par ce statut de cohabitant, et mal à l'aise si ils savent que les gens ne leur disent pas tout, ou encore plus mal à l'aise si les gens leur on tout dit en allant trop vite. Et donc en disant « j'ai une fausse adresse quelque part mais on vit à deux dans un endroit et on s'en tire ». Et de plus en plus on voit des travailleurs sociaux dans différents services, ça atteint plus les travailleurs sociaux de CPAS, évidemment tout ce qui touche au chômage. Mais enfin je pense que ça percole chez vous aussi d'une autre manière. On voit de plus en plus de travailleurs qui ne savent plus à qui ils doivent être fidèles: à l'institution, à la loi et à la règle de l'Etat, ou bien aux gens qui sont en train de s'en tirer. Et donc j'en entends des intervenants sociaux qui disent : « Je me sens maltraitante à devoir appliquer la loi telle qu'elle est, j'ai envie de fermer les yeux. Je dis à des gens ne me dites plus tout, taisez-vous à temps », etc, etc. Et on jongle comme ça dans une espèce d'illégalité accumulée, c'est-à-dire que la famille prend le risque et le danger de tricher avec la loi pour arriver à tenir. Le travailleur social prend le risque de ne pas savoir, de se taire, de le défendre dans le meilleur des cas quand on est dans une institution un peu plus progressiste. Et donc ça met à mal toute une série d'acteurs qui finalement, même les travailleurs j'ai envie de dire, ont une perte d'efficacité dans la qualité de travail qu'ils peuvent mettre dans la relation, parce qu'ils doivent se soucier de camoufler au service de ces réalités-là. Et donc je pense que c'est vraiment des éléments très importants.

 



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Une autre raison qui fait que c'est important et intéressant de se poser là-dessus, c'est que les gens qui fraudent à l'adresse domiciliaire puisque on les appelle les fraudeurs sociaux. Vous avez entendu, je suppose, que Maggie Deblock a développé un axe de travail à destination des CPAS qui va même jusqu'à proposer une espèce de prime, une valorisation du subside pour les CPAS qui traqueront bien la fraude sociale. Heureusement il y a de la résistance, heureusement tout le monde n'est pas d'accord, heureusement les fédérations de CPAS se positionnent, etc. Mais enfin l'esprit va jusque-là. Au Réseau ce qu'on dit nous c'est que les gens ne fraudent pas, les gens interrogent un système qui n'est plus adapté, qui n'est plus adéquat. Et donc ils interrogent un système qui est complètement inopérant et déficient et qui n'est plus adapté. Et c'est ça qu'il faut entendre. Mais c'est quand-même étonnant que quand c'est le petit peuple d'en bas qui interroge les règles, on a tendance à lui dire « tu es un fraudeur et rentre dans la règle ». Quand c'est plutôt un peuple d'en haut qui interroge les règles et qui fait des propositions originales, on a tendance à dire « ha, ils sont innovants, ils cherchent». Vous pouvez voir ça dans les notions d'habitats groupés par exemple. Par rapport aux squats, on va plutôt avoir tendance à dire que les gens qui font des expériences en habitat groupé sont innovants, originaux. On pourrait aller vers des dispositions particulières qui soutiennent des particularités. Peut-être même faire une exception si ils hébergent quelqu'un qui est bénéficiaire du RIS ou du chômage dans une partie de l'habitat groupé parce qu'il y a un élément qui est considéré, et tant mieux pour ceux qui le font et je ne les critique pas. Mais par contre j'ai envie de dire que quand les gens du petit peuple créent les mêmes solutions mais à leur niveau, à leur dimension, dans les espaces qu'ils connaissent, sans pouvoir nécessairement construire et investir, ils vont être vus comme des fraudeurs qui doivent rentrer dans la loi. Et donc ce sont des conceptions qui sont graves et qui font des dégâts importants.

Pourquoi c'est important de s'intéresser à cette notion-là d'individualisation des droits ? C'est parce qu'elle s'ancre dans toutes les politiques structurelles, elle a un impact sur toutes les politiques et en particulier sur celle du logement. Je voudrais aussi dire pourquoi je m'arrête sur cet élément-là, c'est parce que je pense que les gens en ont aussi un peu marre qu'on ne prenne pas en considération le revenu comme un élément important dans la vie. C'est-à-dire qu'aujourd'hui comme on ne sait plus régler les questions de revenus, on dit occupons-nous des autres facettes. Si je fais une transposition par exemple dans le cadre du Plan Habitat Permanent, comme on ne sait pas régler la question du logement, on met des assistants sociaux pour aller accompagner les gens pour trouver un petit peu plus vite un emploi, pour mettre un autobus de plus sur la ligne, etc. Puisqu'on ne sait pas régler la question du logement on va focaliser sur le fait que c'est les gens qui, à titre individuel, auraient sans doute des problèmes particuliers dont il faudrait s'occuper, plutôt que d'investir le logement ou bien la diversité du logement ou les diverses facettes du logement. Donc c'est important d'y travailler.

Je voudrais donner quelques exemples qui montrent pourquoi s'intéresser aux conséquences sociales et financières de la non individualisation des droits est important. Vous le savez, vous êtes dans l'aide à la jeunesse, des jeunes qui sont mis en autonomie et puis qui atteignent 18 ans, comment font-ils pour s'organiser pour arriver à vivre avec les allocations dont ils bénéficient? Et donc si deux jeunes qui sortent et qui à 18 ans veulent se mettre ensemble pour vivre ensemble, et bien ils vont avoir des allocations rabotées et donc ils seront complètement discriminés à côté de deux jeunes qui vont sortir de l'école, qui vont trouver du boulot, qui vont louer ensemble. Et d'eux on dira : « Ils sont quand-même débrouillards ces deux jeunes-là, ils font des économies d'échelle, c'est intelligent. Ils ont de l'entregent, ils y vont ». Tandis que les deux autres ils seront a priori déjà dans la merde sur le plan simplement du calcul, indépendamment d'autres difficultés qu'ils auraient peut-être à rencontrer. Quand on voit dans le logement social aujourd'hui, il semblerait qu'en Wallonie, il y ait 4% de logements sociaux vides qui soient dû à cet effet-là. C'est-à-dire qu'à un moment donné dans le logement social, quand un jeune arrive à 18 ans, il va peut-être avoir droit au chômage ou bien au RIS dans une famille, il n'est pas rare que des assistants sociaux eux-mêmes conseillent à la famille :« Demandez un deuxième logement dans la société de logement social parce que vos allocations vont être beaucoup trop faibles. Et donc vous garderez des allocations complètes ». Mais on continue à vivre au même endroit dans le logement alors qu'on en a obtenu un autre. Donc ça a un impact important sur le logement. Mais on connaît aussi des situations où, à un moment donné, un jeune devient financièrement le chef de famille de ses parents. Moi j'ai connu un jeune au Miroir Vagabond, qui passant par un article 60, sa maman étant bénéficiaire d'un RIS chef de famille, s'est vu diminuer son RIS au plancher. quand son fils vivant encore sous le même toit, par le même CPAS, a obtenu un contrat en article 60 en disant voilà, phénomène de vases communicants, on laisse tout le monde tout juste la tête à peine au-dessus de l'eau, et donc on ne favorise rien et on n'avantage rien.

Et je pourrais donner beaucoup d'autres d'exemples comme ça pour dire c'est un élément important. Alors on pourrait se dire : « Mais qu'est-ce que nous l'aide à la jeunesse on a avoir avec ça? ». Et bien je voudrais dire d'abord que quand la ministre Huytebroek a lancé des groupes de travail « Plan Jeunesse », un des groupes de travail dans lequel j'ai été invitée s'est penché là-dessus et avait suggéré qu'un groupe de travail puisse se mettre en place qui rassemble le secteur des CPAS, le secteur de l'aide à la jeunesse, le Fédéral, les entités fédérées, etc, sur cette question-là. Pour à la fois conquérir quelque chose qui serait de l'ordre de l'individualisation des droits pour des 16-25 ans, partant de l'hypothèse que ça pouvait être un outil de soutien au fait de se lancer dans la vie, et donc d'arrêter les cassures familiales et les difficultés financières majeures dès le départ. Et donc de pouvoir faire des propositions concrètes dans ce sens-là. Moi je crois qu'il faut continuer à souhaiter travailler de cette façon-là. Et donc on est bien sur un regard croisé. Un regard croisé qui porte sur les entités fédérées dans le lien au Fédéral, mais les entités fédérées vivant beaucoup de conséquences dues à la non individualisation des droits. On est sur un aspect transversal parce qu'on sait que si on favorise des solutions qui touchent à la fois au logement, à la fois au revenu et à la fois au lien, qu'il soit familial, amical, recomposition familiale, etc ; on atteint beaucoup d'éléments, et puis on favorise le portefeuille un minimum. Pour autant aussi qu'on arrive à conduire les minimas sociaux au minimum, et le chômage au minimum du seuil de pauvreté, qui comme vous le savez sans doute en Belgique pour le moment en fonction des calculs, est à 1000 euros pour une personne seule - donc si vous réfléchissez un peu vous voyez que RIS, chômage, pensions pour personnes âgées, invalidité, peuvent être largement en-dessous - et qui est à 2.101 euros pour 2 adultes et 2 enfants. On toucherait aussi beaucoup à la réalité des familles monoparentales. La recomposition d'une vie de couple quand on a des enfants devient un vrai problème et un vrai ennui, si on est au chômage, bénéficiaire du RIS, etc. Et ça n'a pas qu'un impact sur les allocations directes perçues par les gens mais ça en a aussi sur les allocations familiales. Par exemple une recomposition de couple où il y a des allocations familiales d'orphelin chez la maman, si la personne se domicilie à cet endroit-là, le monsieur qui intégrerait est considéré automatiquement comme prenant les enfants en charge avec perte des allocations familiales d'orphelin. Donc je veux dire que ça touche à toute une série de choses, mais qui au-delà de ce qu'il y a dans le portefeuille, font que les gens développent des stratégies d'évitement pour quand-même arriver dans ce cas-là à vivre la vie affective qu'on peut, avec les tensions et les conflits que ça peut représenter pour avoir une fausse boîte aux lettres quelque part où il faudra penser à aller chercher son courrier pour s'organiser pour qu'il y ait 2 brosses à dents au bon endroit s'il y a une inspection à un moment ou l'autre. Ce qui mange de l'intérieur les familles, bouffe une énergie incroyable, et puis amène à intégrer dans le fonctionnement familial cela comme un fonctionnement normal. Je ne vais pas dire qu'on intègre un fonctionnement de tricheur, mais on intègre un fonctionnement de survie. Mais le fonctionnement de survie est intégré par tout le monde et il est aussi mangé par les enfants et les jeunes qui vivent dans la famille, etc. Et puis il confine aussi de nouveau à ratatiner les espoirs et les perspectives qu'on peut avoir devant soi. Donc je pense que voilà un exemple de quelque chose qui pourrait percoler en termes de prévention générale, de prévention naturelle en quelque sorte. C'est-à-dire un thème politique inscrit dans une politique structurelle qui devrait avoir un impact global qui sort du contrôle, mais qui est une reconnaissance de l'existence des individus, et qui dit quand-même dans le portefeuille on n'a pas trop peu à avoir.

 

 

Et il n'y a pas que cet exemple-là, on pourrait donner des exemples au niveau de la scolarité: l'école rate avec les enfants; le logement rate avec les familles; l'énergie rate avec le portefeuille des gens, etc. Pour le moment la liste est longue et ce n'est pas mal. Mais pourquoi c'est important que les travailleurs sociaux et des équipes se mettent ensemble de façon transversale par rapport à ça ? Et quelle est la responsabilité à mes yeux des travailleurs sociaux et des services? D'abord il y a une responsabilité pour le travailleur social de voir comment vont les familles bien-sûr, comment vont les enfants, mais comment ça va aussi cette vie de famille et ces enfants sur le territoire où on travaille, et est-ce qu'on peut impacter le territoire où on travaille? Est-ce qu'on a le souci de la transversalité et de se dire à quel endroit peut-on aller porter le fer? À quel endroit peut-on se mettre au travail ensemble pour enfoncer le clou de façon globale sur une thématique comme ça? Je pense qu'on a le devoir aussi d'avoir une analyse politique, c'est-à-dire de ne pas simplement faire les constats de ce qui ne fonctionne pas, mais comment est-ce qu'on s'en saisi ensemble. On n'est pas tous en possibilité de s'en saisir de la même façon aux mêmes endroits suivant l'institution dans laquelle on est, suivant la sphère de liberté qu'on a, suivant l'influence qu'on a, suivant le soutien qu'on a par les autorités, etc. Mais par contre on est en devoir, je trouve, de chercher quelle stratégie et dans quelles alliances on peut mettre en place des choses pour arriver à construire un projet qui permettra d'atteindre les choses. On n'est pas obligé d'être au front le premier en danger, mais par contre on peut soutenir le front, et c'est important. Donc quelle stratégie mettre en place? Je pense qu'il faut résolument faire le choix des gens, faire le choix du peuple, faire le choix du petit peuple aujourd'hui. Alors quand je dis le petit peuple c'est plein de respect, c'est tout ceux qu'on écrabouille tous les jours aujourd'hui en disant « finalement on va organiser la gestion de ces gens-là qui seraient les appauvris par déficience individuelle et qui construisent les conditions dans lesquelles ils sont ». Alors qu'on voit comment l'ensemble des politiques structurelles ne permet plus à ces gens de pouvoir accéder à des droits importants. Dans un débat auquel j'ai participé, il y avait quelqu'un qui parlait de la violence des personnes qui font la mendicité parfois, et donc en ayant l'air de dire puisqu'il y a un peu de violence ou qu'il y en a un de temps en temps qui est violent, ils sont tous potentiellement violents et il faut avoir peur dès qu'on voit quelqu'un qui s'approche de soi. Mais la violence de l'ensemble de ces politiques structurelles délitées aujourd'hui, elle est génératrice effectivement de violences multiples. Et j'imagine que dans vos services d'aide à la jeunesse, mais on l'entend aussi au FOREM, on l'entend au CPAS et on l'entend partout, il y a des études à l'interne des services. Les gens sont de plus en plus agressifs quand ils arrivent vers les services, enfin une partie des gens sont de plus en plus revendicatifs, et une partie des gens ne supportent plus la manière dont ils sont reçus mais aussi la non réponse ou bien le fait qu'on leur renvoie volontairement ou involontairement, malgré toute la lutte qu'on peut mettre en place « et bien débrouillez-vous avec ce que vous avez ». Et finalement l'Etat disant « soyez déjà bien content qu'on vous donne une part » puisque vous seriez les parasites. Et donc je voudrais quand-même rappeler que les parasites sont d'abord ceux qui aujourd'hui amassent par l'enrichissement toutes les formes de richesses: richesses matérielles; richesses relationnelles; naturelles; territoriales, etc.

La semaine prochaine on a une journée sur le thème « pauvreté et monde agricole ». Là aussi il y a des drames familiaux gigantesques, et on entend que Albert Frère aujourd'hui achète les terres agricoles un peu partout pour faire de la spéculation. Je sais que ça a l'air de s'éloigner un peu mais ça ne s'éloigne pas du tout, parce que plus tout devient propriété du privé dans des petites proportions, plus il y aura un peuple oppressé, à qui on dira « dites merci pour le peu qu'on vous donne », un peu comme la petite sculpture du petit noir où on mettait une pièce dans la tête ? Moi j'ai vu ça dans ma jeunesse, on met la pièce dans la tête pour dire dites merci et c'est déjà bien ce qu'on vous consacre.

Je termine juste en rappelant un exemple précis. Il n'y a pas longtemps j'avais une discussion avec une personne qui a été désignée comme Commissaire du gouvernement wallon à un moment donné pour redresser une des sociétés de logement social en Wallonie. J'intervenais dans un même endroit que cette personne-là, et il animait le débat, donc il voulait savoir un peu de quel bois les uns et les autres se chauffaient. Et ce monsieur me dit très très sérieusement: « Ecoutez, moi madame Mahy, quand j'ai été dans cette société-là mon devoir c'était de redresser financièrement les choses. Le Commissaire du gouvernement a tous les pouvoirs, et donc j'ai installé tout de suite 2 règles. La première c'est que jamais un locataire de cette société de logements n'aura le droit d'être en retard de loyer parce que les loyers sont proportionnels aux revenus, donc sont d'un niveau assez faible dans cette société de logement social là. Et il faut aussi que les gens soient bien conscients que l'Etat est bien gentil d'avoir construit des logements sociaux pour qu'ils puissent y avoir accès. Et que donc il faut qu'ils comprennent ça. Et donc la deuxième règle, parce que je ne suis pas inhumain, c'est d'accepter de recevoir toute personne qui sera en retard de loyer pour que je puisse entendre ses doléances, mais je ne les accepterai pas, je n'accepterai pas les explications ». Et il me donne l'exemple d'une maman qui arrive avec deux enfants dans son bureau, dont il me dit toute la compassion qu'il avait par rapport à ces situations. En disant « oui, cette dame m'a expliqué son histoire, effectivement c'est compliqué, elle a peu, elle a eu une enfance difficile, etc. Je peux comprendre mais vous comprenez, quand elle m'a dit la phrase  suivante : «  Moi monsieur je n'ai pas eu ce dont j'avais besoin quand j'étais enfant, et donc je donnerai à mes enfants tout ce qu'ils me demandent ». Vous comprenez que je ne peux pas admettre ça. Ça veut dire que cette dame va donner à ses enfants. Mais enfin moi à mon fils quand il me demande une télévision je lui dis pas maintenant, et un peu plus tard ». Et donc ce monsieur n'ayant aucune vision des proportions de revenus, ni de ce que cette dame voulait dire, ni le fait d'ailleurs qu'avec son RIS ce qu'elle peut donner c'est ce qu'elle peut donner, était tout à fait dans cette vision. Mais c'est une vision qui est de plus en plus réelle aujourd'hui, qu'aujourd'hui on dit aux gens très facilement « vous savez qu'on dépense de l'argent pour vous à travers des services, et donc taisez-vous et soyez déjà bien contents de les recevoir dans la forme où vous les recevez, dans la quantité dans laquelle vous les recevez ». Et ça c'est vraiment la violence ultime dans une société qui doit être combattue à tout prix. Et donc moi j'invite, à partir de cette journée-ci, les alliances concrètes objectives de mise au travail ensemble.

Je vais vous donner encore un exemple sur l'individualisation des droits, pour enfoncer le clou. Quand l'Etat ne veut pas entendre à travers ces législations et ces dispositifs, faisons comme le peuple d'en haut quand il est reconnu innovant et qu'on lui permet des exceptions. Mettons-nous ensemble, les acteurs sociaux, créons de l'innovation, négocions les exceptions mais dans l'intention de les généraliser dans un second temps, c'est-à-dire pas pour s'arrêter à l'exception, mais de pouvoir mettre le pied dans la porte et de pouvoir l'enfoncer et par exemple obtenir l'individualisation pour les 18-25 ans. Ce qui ça a une certaine réceptivité dans le monde des syndicats, dans le monde des mutuelles, etc. C'est mettre le pied dans la porte pour l'individualisation pour tout le monde évidemment. Mais il faut arriver à montrer que c'est possible et à se mettre suffisamment d'acteurs ensemble pour ça. Le faire pour la jeune génération c'est enfin essayer de considérer qu'il n'y a pas une génération perdue, mais de continuer à ouvrir des portes pour qu'elle ait du champ devant elle, qu'il y ait un peu du vent dans la tête et que le rêve, pas illusoire, mais le rêve dont on a tous besoin, l'aspiration particulière qui habite quelque part en nous, puisse à un moment donné trouver de la place pour exister aussi, sans devoir simplement s'arrêter au quotidien et au matériel. Voilà ce que je voulais partager avec vous et bon travail.

 



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  Suite et fin du carnet sur la deuxième page                                         -->
   (interventions de B. Franck, E. de Boevé, B. De Vos, A. Mesbahi, M. Alaluf,
    P. Rigot, présentation des projets...
)

 

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