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par Emile Servais

Introduction

La question de la création, création d'une oeuvre, création de la société par elle-même, du travail et de l'action qu'elle suppose de l'acteur et du sujet qui la réaliseront est au coeur de la sociologie d'Alain Touraine. Celle-ci s'est élaborée à partir de recherches en sociologie du travail, sociologie qu'il contribua, à la suite de Georges Friedmann, à distinguer de la sociologie industrielle. Il s'agissait moins de s'intéresser à l'organisation des processus de production que de comprendre la situation de travail en relation avec l'industrialisation.

1. Travail et Action

L'industrialisation est décrite dans Le travail ouvrier aux Usines Renault C.N.R.S 1955 à partir de l'évolution de la machine-outil comme évolution en trois phases: la phase A, celle du travail professionnel où l'ouvrier a le choix de ses outils, méthodes et gestes; la phase B du travail à la chaîne de réalisation de produits standards en accomplissant des gestes simples et répétitifs; la phase C du travail de surveillance, de contrôle et d'entretien d'une production matérielle effectuée par un système technique. Le travail est indicatif des rapports sociaux, situation matérielle expression d'un état des forces productives, relations de production, de répartition et de consommation, innovation et contrôle. Le travail est la condition historique de l'homme mais n'est jamais qu'une forme de la relation entre le système professionnel et le système technique. L'action dont il n'est qu'une des formes est dès lors à replacer et comprendre comme sens d'une situation historique; ce sera le projet de la perspective actionnaliste.

Le développement des sciences sociales du travail a consisté à mettre à jour des implications de plus en plus collectives de la situation et des conduites de travail: contre le technicisme et au-delà des observations sur le facteur humain, l'école de Harvard a insisté sur la psycho-sociologie de l'entreprise, et ses critiques ont justement rappelé que l'ouvrier se définissait aussi par la situation professionnelle, les groupes d'intérêts, les structures sociales où le placent son travaiet ses activités hors-travail. Sociologie de l'action. Seuil.1965.p.465.

La « Sociologie de l'action », premier grand travail théorique sera élaborée, dans la suite de ce qui vient d'être dit à propos du travail, autour du sujet historique conçu comme rapport de la société à elle-même, travailleur collectif capable de se saisir de son propre travail et des résultats qu'il produit pour donner sens à son action historique. Le sujet historique donne sens à une action historique, il en définit l'orientation à partir de l'usage du surplus du travail: construire des cathédrales, développer la production, développer des techniques.

L'analyse subjectale – c'est-à-dire du sujet, des thèmes d'orientation de l'action - ...est très éloignée de la compréhension intuitive de la subjectivité. Le sujet n'est pas l'existant individuel mais une action, création et oeuvre indissolublement et dialectiquement liées. L'analyse du sujet historique, thème privilégié de l'analyse actionnaliste, ne se réduit donc pas à l'étude de l'évolution du travail. Elle cherche à atteindre des structures, mais qui ne peuvent pas être trouvées directement à partir des données d'observations, comme dans un système d'expressions symboliques, dont les éléments n'ont pas de sens détachés de leur rapports structurels. Sociologie de l'action p.112.

Repère bibliographique

Sociologie de l'Action
(Paris, Seuil, 1965).

2. Production de la société

L'architecture théorique élaborée par Touraine trouve un premier parachèvement dans Production de la société où sont reformulés et précisés, comme ils le seront encore ultérieurement, les concepts de son cadre heuristique et analytique, les outils de son questionnement et de son analyse. Celui-ci comporte et articule historicité, système d'action historique, rapports de classes, système institutionnel, organisation sociale, mouvements sociaux. L'historicité est une pièce centrale du schéma; elle retiendra plus particulièrement notre attention nous réservant de revenir sur d'autres composantes de la construction théorique dans l'évocation ultérieure de l'oeuvre.

J'appelle historicité cette distance que la société prend par rapport à son activité et cette action par laquelle elle détermine les catégories de sa pratique. La société n'est pas ce qu'elle est mais ce qu'elle se fait être: par la connaissance qui crée un état des rapports entre la société et son environnement, par l'accumulation qui retire une partie du produit disponible du circuit aboutissant à la consommation; par le modèle culturel qui saisit la créativité sous des formes qui dépendent de l'emprise pratique de la société sur son propre fonctionnement. Elle crée l'ensemble de ses orientations sociales et culturelles par une action historique qui est à la fois travail et sens. Production de la société Seuil,1973,p.10

Ainsi si la société industrielle est action d'organisation du travail ayant une forte emprise sur l'accroissement de la productivité de biens matériels et que la société programmée est production de connaissances ayant une forte emprise sur la production de biens immatériels, c'est à partir de là qu'elles saisissent leur créativité. Ce sont ces systèmes d'action historique qui sont médiateurs entre l'historicité et les conduites; c'est à partir de là qu'elles se donnent à comprendre.

... la pratique sociale est déterminée non par ses lois internes ou par les exigences de la vie sociale mais par les ressources mobilisables au service d'un modèle culturel.
Production de la société, p.82.

Le champ d'historicité est constitué par le système d'action historique et les rapports de classes ensemble par lequel l'historicité se transforme en orientations de l'activité sociale et a emprise sur celle-ci. Le système d'action historique assure le lien entre l'historicité et le fonctionnement de la société, les rapports de classes comme rapports à l'accumulation assurent le lien entre l'historicité et l'organisation sociale. Cette emprise de l'historicité sur l'activité sociale via le système d'action historique est tensions et articulation de tensions entre le mouvement ou dépassement du fonctionnement social et l'ordre ou l'organisation sociale, entre orientations ou modèle culturel et ressources, entre culture ou modèle de créativité et société ou hiérarchisation des ressources mobilisables. Le champ d'historicité est l'objectif du changement social par les mouvements sociaux qu'il convient de distinguer des conduites conflictuelles de revendications - salariales par exemple - qui ne s'inscrivent pas elles dans la transformation d'un système d'action historique et des rapports de classes.

Le système d'action historique... n'est pas un ensemble plus ou moins cohérent de valeurs ou de principes, mais liaison d'éléments en tension les uns avec les autres, puisque par eux la société est chevauchée par son double, comme le fidèle par les esprits dans les cultes africains. Production de la société p.81.

Le lien entre l'historicité et l'organisation sociale est réalisé au travers des rapports de classes.

L'opposition des classes est fondée sur l'accumulation, principale division de la société avec elle-même, mais en même temps leur conflit ... Les rapports de classes ne sont ni des rapports de concurrence ou de superposition à l'intérieur de l'ordre social, ni des rapports de contradiction, mais des rapports de conflit, qui se manifestent le mieux par les mouvements sociaux qui mettent en oeuvre la double dialectique des classes sociales, lutte entre deux adversaires défendant des intérêts privés, mais prenant aussi en charge le système d'action historique. Production de la société p.145

J'entends en principe par mouvements sociaux l'action conflictuelle d'agents des classes sociales luttant pour le contrôle d'un système d'action historique.Production de la société p.347. ou encore Le mouvement social est la conduite collective organisée d'un acteur de classe luttant contre son adversaire de classe pour la direction sociale de l'historicité dans une société concrète. La voix et le regard. Seuil,1978p.104.

Il est défini à travers la combinaison de trois principes d'identité où l'acteur se définit lui-même en référence au conflit et à son organisation, principe d'opposition ou désignation de l'adversaire et principe de totalité ou projet de construction d'une autre société.

Le système institutionnel c'est l'historicité transformée en règles de vie sociale qui, par ailleurs, sont au fondement du fonctionnement des organisations.

La notion d'institutions, tout en semblant confuse, puisqu'elle nomme du même nom la famille, l'Eglise, le Parlement, les tribunaux, l'organisation économique impose l'image de la société comme législateur, comme personnage réglant sa vie au nom de principes, gérant son patrimoine, contrôlant les tensions qui naissent de la diversité de ses rôles. Production de la société.p.212.

Une organisation est « un ensemble de moyens gouvernés par une autorité en vue d'assurer une fonction reconnue comme légitime dans une société donnée ou «  les organisations c'est-à-dire des unités particulières formées pour la poursuite de buts spécifiques dirigées par un pouvoir établissant des formes d'autorité et déterminant les statuts et les rôles des membres... . Production de la société.p.282;280.

Si au plan institutionnel on portera tout spécialement attention à l'Etat «lieu de combinaison du système institutionnel et des autres systèmes sociaux, système d'action historique, système de classes, systèmes organisationnels» au plan de l'organisation sociale ce seront les administrations, entreprises et agences d'historicité (églises, universités, centres de recherches, cabinets ministériels) qui seront objet d'analyse.

Repères bibliographiques

Production de la société
(Paris, Seuil, 1973).

La voix et le regard
(Paris, Seuil, 1978, éd. Livre de Poche, Biblio/Essais en 1993).

3. Intervention sociologique et retour de l'acteur

L'étude des mouvements sociaux porteurs des transformations du champ d'historicité et fondée sur l'analyse de situations à l'origine des conduites - exigence présente dès les études de sociologie du travail - impliquait l'élaboration d'une méthode articulant observation participante et distance aux situations. Présentée de manière systématique dès 1978 dans La voix et le regard, elle sera utilisée lors de multiples interventions (La prophétie anti-nucléaire 1980; Le pays contre l'Etat: luttes occitanes 1981; Solidarité 1982; Le mouvement ouvrier 1984). Il s'agissait de réunir les acteurs auxquels pouvaient s'adjoindre des amis, des témoins pour mener une auto-analyse au cours de laquelle le chercheur formulera des hypothèses permettant d'accéder à la signification la plus élevée possible de l'action soit la nature du mouvement social dont elle est porteuse.

Si nous admettons que l'essentiel est de saisir non pas la manière dont les individus « consomment » l'organisation sociale mais la manière dont les forces sociales ou des mouvements sociaux « produisent » la société, il faut trouver une méthode qui se place à ce niveau là. Je travaille donc avec - pas sur - des groupes de militants, d'acteurs participant à la même lutte. Deuxièmement comme l'action est définie par des relations sociales, je ne sonde pas les reins et les coeurs, je place ces acteurs en interaction avec des partenaires sociaux réels choisis par eux. Ennemis d'abord, amis ensuite. Le troisième principe est que ces acteurs, étant guidés par une certaine image de leur action et de leur environnement, ne sont pas des sujets d'expérience; j'analyse leur auto-analyse. Je réinjecte dans le groupe l'ensemble des documents produits par lui et je l'enferme dans sa propre production. Le quatrième point, qui est central, concerne le rôle du chercheur. Il ne se contente pas d'organiser l'auto-analyse du groupe; il intervient. Mais comment? Il ne peut pas être un observateur distant et froid, pas davantage se faire l'interprète des acteurs, bref devenir un idéologue. Ce qui définit ma méthode, c'est que le chercheur représente devant les acteurs en lutte la composante analytique la plus élevée de leur action, c'est-à-dire le mouvement social. Il est si je puis dire le prophète du mouvement social. Le Monde 19-20/11/1978. Propos recueillis par Bruno Frappat.

Ces nouveaux mouvements n'auront toutefois pas l'impact attendu; plutôt que d'observer leur déploiement il semble que c'est d'un reflux qu'il faut prendre acte. L'hypothèse n'était-elle pas pertinente, les effets d'une conjoncture de crise auraient-ils été sous-estimés, n'a-t-on pas trop vite identifié des actions particulières à un modèle général? Ce questionnement est au coeur du retour de l'acteur (Le retour de l'acteur. Essai de sociologie. Fayard. 1984). Il conduira à de nouvelles formulations quant à ce qui est central du point de vue de la capacité de la société à se représenter et se transformer.

...je me dois de jeter un regard critique sur les faits et les idées auxquels j'ai accordé tant d'importance; n'avons nous pas donné une portée exagérée à des phénomènes en définitive peu importants et éphémères? Le retour de l'acteur.1984 p.272.

Dans cette perspective,n'est-on pas amené à considérer que le mouvement ouvrier a été mouvement social fort en période d'expansion favorisant l'autonomie du social et du culturel par rapport au politique et que sa perte d'influence tient au fait qu'en période de crise l'emprise du politique est dominante? Par ailleurs les nouveaux mouvements sociaux qui se sont développés alors que nous quittions progressivement la société industrielle pour entrer dans la société moderne n'ont ils pas contribué à imposer une représentation de l'action de la société sur elle-même reposant sur l'opinion et la communication, bref sur une autonomie maximale du culturel et du social par rapport au politique? La coexistence d'une situation de crise avec une historicité fondée sur l'autonomie des opinions donc du sens et des communications donc des réseaux par rapport au pouvoir ne conduit-elle pas à repenser fondamentalement le mouvement social et à le concevoir comme mouvement du Sujet? Cette question, qui est aussi celle de la démocratie, est au centre de la réflexion actuelle de Touraine.

Les nouveaux mouvements sociaux, au contraire, ne se forment pas par l'action politique et l'affrontement mais davantage en influençant l'opinion publique. Ils sont diffus alors que le mouvement ouvrier était concentré. La faiblesse même des mouvements sociaux aujourd'hui ne doit pas faire oublier qu'ils représentent une large fraction de l'opinion... Il faut maintenant... changer le cours de notre réflexion et nous poser une question moins historique et plus sociologique... comment les mouvements d'opinion peuvent-ils s'agréger, se concentrer et s'organiser en actions collectives capables de mettre en cause les formes centrales de la domination sociale et donc devenir de véritable mouvements sociaux.
Le retour de l'acteur p.282-283.

Repère bibliographique

Le retour de l'acteur
(Paris, Fayard, 1984, éd. Livre de Poche, Biblio/Essais en 1997).

4. Le sujet, la modernité et la démocratie

L'idée de Sujet, comme acteur d'un mouvement social dont l'adversaire est l'ensemble des formes de domination de la culture et de la personnalité est associée à une conception de la modernité: séparation du sujet et de la nature. Si elle s'est construite en utilisant la raison contre les passions et en réduisant de ce fait les conduites à leur utilité elle a en même temps remis au premier plan la question de l'identité. Cette crise du rationalisme, souvent traitée au travers de l'opposition espace ou vie publique/espace ou vie privée pourrait l'être plus judicieusement par l'union de la raison et de la subjectivation. C'est celle-ci qui constitue le Sujet en mouvement social entre des entreprises et des marchés d'une part, des désirs individuels et la mémoire collective d'autre part.

... la raison et le Sujet, qui peuvent en effet devenir étrangers ou hostiles l'un à l'autre, peuvent aussi s'unir et l'agent de cette union (être) le mouvement social, c'est-à-dire la transformation de la défense personnelle et culturelle du Sujet en action collective dirigée contre le pouvoir qui soumet la raison à ses intérêts. Critique de la modernité. Fayard,1992,p.430.

La notion de Sujet qui, de toute évidence, n'a rien à voir avec un individu ou un collectif particulier fait l'objet de multiples formulations qui toutes sont des constructions associant les pôles opposés d'oppositions telles que culture/société, individuel/collectif, universel/particulier.

La démocratie est l'ensemble des conditions institutionnelles qui lui permettront de combiner ceux-ci et qu'on peut aussi formuler: donner sens à sa vie d'une part et reconnaître l'autre d'autre part, bref être citoyen. L'élan démocratique est toutefois caractérisé par la dissociation croissante entre raison instrumentale et identité culturelle. Son développement et le sort de la démocratie elle-même se jouent autant dans les industries culturelles (hôpital, université, tourisme, publicité...) que dans les entreprises de production.

... dans une société post-industrielle, où les services culturels ont remplacé les biens matériels au centre de la production, c'est la défense du sujet dans sa personnalité et sa culture, contre la logique des appareils et des marchés. »
« Le sujet tel que nous le concevons aujourd'hui ne se réduit pas à la raison. Il ne se définit et ne se saisit lui-même que dans sa lutte contre la logique du marché ou des appareils techniques; il est liberté et libération encore plus profondément que connaissance. En même temps il est appartenance à des identités collectives autant que dégagement et libération. Le sujet est à la fois raison, liberté et mémoire.
Qu'est-ce que la démocratie? Fayard 1994,p.168,p.180.

Se trouve ainsi posée la question du vivre ensemble en s'affirmant à la fois comme libres et égaux mais différents, question qui est aussi celle de la communication entre les personnes et les cultures. A nouveau il ne peut y être répondu qu'au travers du mouvement du Sujet défini comme conciliation du général et du particulier dans chaque expérience individuelle et collective.

La communication interpersonnelle et interculturelle n'est possible que si nous cessons de nous définir par notre appartenance à une identité particulière ou notre référence à une raison que son abstraction rend inséparable d'une classe dominante, celle des propriétaires ou celle des citoyens. Elle suppose que l'opposition entre universalisme dominateur et particularisme intolérant soit dépassée par le recours à ce qui n'est ni général ni particulier mais unique, l'individuation de chaque existence personnelle ou collective. Et celle-ci est le produit d'un effort visant à unir les deux moitiés de l'expérience humaine, l'instrumentalité et l'identité culturelle et psychologique dont la séparation produit la démodernisation. Pourrons-nous vivre ensemble? Egaux et différents. Fayard,1977, p.192.

Repères bibliographiques

Critique de la modernité
(Paris, Fayard, 1992, éd. Livre de Poche, Biblio/Essais en 1995).

Qu'est-ce que la démocratie?
(Paris, Fayard, 1994, éd. Livre de Poche, Biblio/Essais en 1997).

Pourrons-nous vivre ensemble? Egaux et différents
(Paris, Fayard, 1997, éd. Livre de Poche, Biblio/Essais en 1997).

5. Conclusion

La présentation fort imparfaite et par trop schématique qui vient d'être faite du cadre heuristique et analytique d'Alain Touraine fait l'impasse sur les recherches en Amérique latine et l'implication qui y fut la sienne pour former les chercheurs de ces pays à être et à promouvoir l'acteur de sociétés qui si elles étaient ou sont momentanément dépendantes disposent de ressources mobilisables pour leur développement. Les préoccupations, questions et outils s'y déploient selon la logique qui vient d'être exposée. Elles seront reprises dans Un nouveau paradigme. Fayard,2004. Celui-ci est à l'origine et fait l'objet de l'entretien qu'il nous a accordé.

Repère bibliographique

Un nouveau paradigme. Pour comprendre le monde d'aujourd'hui
(Paris, Fayard, janvier 2005)