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Institut Cousot - Dispositif de prévention, situation de crise et médiatisation

Par Jacqueline Fastrès

Rappel des faits

003Le lundi 22 janvier 2007, Pierre Jacquet, le directeur de la Communauté libre Cousot à Dinant, est frappé de 7 coups de couteaux par un élève de 16 ans, qui venait d'être renvoyé pour trafic de haschisch au sein de l'établissement. Le jeune homme était inscrit depuis peu dans l'école. Il venait du Kosovo avec sa famille, installée dans la région, et en attente de régularisation.

C'est la consternation parmi les élèves et les enseignants. Les cours sont suspendus, la presse s'empare de l'affaire.

Deux jours plus tard, les élèves sont de retour en classe, où ils sont pris en charge par leurs titulaires et où ils peuvent parler de l'affaire et se décharger des émotions accumulées. Puis, en cortège, toute l'école se rend au centre hospitalier où le directeur est soigné, avec un slogan sur une bannière : "soutien à notre directeur, confiance en notre projet éducatif".

Les élèves : " Confiance en notre projet éducatif "

Ce n'étaient pas que des mots pour tous ces jeunes. Autant, autour d'eux, les médias relayaient-ils l'information et les réactions de tous bords se faisaient-elles jour, autant le mot d'ordre interne était " retour à la normale ", autrement dit " confiance en notre projet éducatif ". Loin du tintamarre médiatique, la solidarité se jouait sur un tout autre registre. " Ce fait divers aurait pu nous démotiver. C'est l'inverse qu'il produit ", commente le sous-directeur, Jean Colot.

Les réactions fleurissent partout, et notamment sur la toile. Dans " enseignons.be ", une enseignante, légitimement scandalisée par l'agression, se demande pourquoi il n'y a pas de réactions d'enseignants sur le forum : " La violence est-elle devenue à ce point banale ? Fait-elle déjà partie de notre quotidien ? ". Des élèves de Cousot répondent, et leurs réponses sont éloquentes.
" Chère Madame, je suis une élève de l'école Georges Cousot, j'étais présente lorsque tout ça s'est passé, il n'y a pas de commentaires tout simplement parce que tout le monde aimerait trouver la paix et continuer la vie telle qu'elle était avant dans l'école. Notre directeur est un homme fort sympathique qui nous a appris plein de choses et nous a surtout appris le respect donc on veut oublier cette histoire et se concentrer sur nos cours et sur la convalescence du directeur. Cet élève n'était présent que depuis une semaine à l'école, les autres élèves de Cousot auraient été incapables de faire ça, car chacun éprouve énormément de respect et de sympathie pour le directeur. " Et un autre : " N importe koi kom si les prof allai exprime leur réaction sur un site c po une attraction se ki c passe hin !(…) Mettait vous a notre place (prof eleves) et vous comprendrez pk les prof ne s expose pas sur le net comme si il n avai ke sa a faire! "1

004Et sur la page d'accueil du site de l'école, Pierre Jacquet écrit ces mots : " Depuis le 22 janvier, je suis plus conscient encore que la violence verbale ou autre, la vengeance, les armes de tous types n'arrêteront jamais un conflit que ce soit à Dinant, à Binche, en Palestine ou à Bagdad. Je suis encore plus convaincu que la paix passe par le dialogue et la communication non-violente. En tant qu'élèves, parents, éducateurs, nous devons investir dans ce domaine. (…) Malgré cette traversée difficile, qui est loin d'être un échec, notre école a pu manifester toutes ses valeurs dans la dignité. Puisse-t-elle rester un milieu de vie humain où l'on forme et éduque non seulement aux compétences professionnelles mais aussi à l'ouverture, à la citoyenneté responsable et à la vie spirituelle. "2

Dans le monde enseignant, la solidarité se marque par un mot d'ordre de grève bien suivi, et à l'échelle locale, par une manifestation. Le 28 février, les élèves et le corps enseignant de 4 écoles dinantaises (Cousot, Bellevue, l'Athénée royal et l'institut technique d'Herbuchenne) se réunissent sur le pont de Dinant pour remettre à la Ministre Arena une charte commune, dénommée "Ruban vert pour le respect", et comportant dix articles travaillés en classe3. Le texte a été élaboré par 16 élèves de première année (4 par école), accompagnés par 4 professeurs et par un médiateur scolaire.

Des rebondissements et des réactions très médiatisés

005Arrêté à la gare de Dinant après son acte et d'abord placé par le juge de la jeunesse au centre fermé de Braine-le-château, le jeune agresseur est ensuite transféré au centre psychiatrique de Titeca. Il fugue par deux fois, en avril et en mai, se rendant ensuite volontairement dans les heures qui suivent. Ces escapades ne sont pas sans inquiéter l'école, qui craint une récidive, mais elles font aussi grand bruit médiatiquement, et la comparaison avec le " laxisme " montré à l'égard de Marius, l'agresseur de Joe Van Holsbeeck, assistant à un match de foot pendant son séjour en IPPJ, fait flores. Richard Fournaux, le bourgmestre de Dinant, s'en empare. Il réclame des excuses de la part de la Ministre Fonck, en charge de l'aide à la jeunesse à la Communauté française : " L'internement et le suivi d'un jeune ne doivent pas ressembler à une cure de santé agrémentée d'excursions au foot ou en ville organisées ou décidées par le délinquant lui-même."4 A quoi Catherine Fonck répond que Titeca n'est pas du ressort de l'aide à la jeunesse.

Des amalgames, il y en aura beaucoup autour de cette affaire. Par Richard Fournaux lui-même notamment, le lendemain même de l'agression. Il déclare à la RTBF que "l'auteur des coups de couteau est serbe et ces gens-là pour le dire poliment ont une manière violente de régler leurs problèmes"5. Il récidive quelques jours plus tard, en insistant sur les origines du jeune homme. Ce qui provoque l'ire du Centre pour l'égalité des chances, qui lui envoie un courrier : " c'est attribuer à l'ensemble d'une communauté des caractéristiques violentes comme s'ils ne pouvaient s'exprimer que de cette manière-là ". Le MRAX envoie même un courrier à Didier Reynders, président du MR, famille politique à laquelle Fournaux appartient, pour dénoncer un " amalgame qui constitue un terreau pour le racisme ordinaire ". Fournaux a fini par s'excuser et nuancer ses propos. Malheureusement, le MRAX avait vu juste. Quelques temps plus tard, à propos d'une jeune fille violée par deux jeunes, un blog titre : " Viol à Dinant : encore un coup des gentils Kosovars ? " et va jusqu'à illustrer le thème par une affiche de la pièce de Shakespeare " le viol de Lucrèce ", dans laquelle on peut lire en filigrane la question de l'occupation d'un pays par une force étrangère6.

Des interpellations et des réactions politiques en sens divers

Le 24 janvier, le Secrétariat Général de l'Enseignement Catholique publie un communiqué de presse pour témoigner son soutien à l'école et à son directeur, et pour proposer des pistes de réflexion " à l'écart de tout empressement réglementaire et décrétal ". Ces pistes sont au nombre de quatre, dont deux concernent les limites du champ de l'école et deux autres l'encadrement.

  • Dans le cadre d'inscriptions d'élèves au passé scolaire et/ou judiciaire violent (le jeune homme avait déjà eu maille à partir avec la police pour des faits de vol avec violence), les autorités de l'établissement ne devraient-elles pas, dans le respect des règles de confidentialité, être informées de ces antécédents de manière à ne pas devoir affronter la gestion d'un risque grave sans connaissance de cause ?
  • A quelles conditions l'école peut-elle être un lieu adéquat d'accueil et d'encadrement de ce type de jeunes ? Quelles sont les limites des missions assignées à l'école ?
  • La limitation des heures de coordination à 3% maximum du temps scolaire n'est pas adaptée, ces heures étant consacrées aux tâches d'éducation, d'accueil et de coordination de projet.
  • Les moyens des centres PMS sont insuffisants, et il est nécessaire de revoir le mode de calcul des effectifs pour un encadrement amélioré et plus équitable.

Marie Aréna, Ministre de l'Enseignement de la Communauté française, interpellée au Parlement de la Communauté à la séance du 23 janvier, condamne les faits et rappelle les actions menées pour lutter contre la violence scolaire, en particulier les médiateurs, les équipes volantes et les SAS.

Le MR, par la voix de Françoise Bertieaux, chef de groupe au Parlement de la Communauté française, réitère sa volonté d'instaurer une commission " prévention et sécurité ". Le MR fustige le gouvernement de la communauté française pour ce qu'il qualifie d'un " refus idéologique de prendre en charge la délinquance juvénile " et rappelle qu'en son temps, Pierre Hazette, ministre MR de l'enseignement, avait proposé des centres de rescolarisation et de resocialisation, baptisés " école des caïds " par leurs détracteurs.

En juin, après les fugues du jeune agresseur, l'Institut Cousot, par la voix de son avocat et de celui de Pierre Jacquet, se porte partie civile. Il s'agit là de la partie strictement judiciaire de l'affaire. Mais d'autre part, sur les questions plus politiques, les avocats tiennent une conférence de presse durant laquelle ils présentent une motion prise le 31 mai par le pouvoir organisateur de l'école. L'équipe éducative avait en effet été choquée par l'attitude de certains politiques, tous partis confondus, qui " récupéraient " l'affaire, et souhaitait dire que derrière ce " bruit médiatique " et cette agitation politique, rien n'était fait au niveau de l'investissement dans l'éducation et au niveau des moyens. L'avenir de l'école et de la société était en jeu, derrière le fait divers.

  1. www.enseignons.be - l'orthographe est de l'élève.
  2. http://www.cousot.net/editorial.php
  3. La campagne du ruban vert est inspirée du modèle français, instauré depuis 2001 dans les collèges, et qui choisi chaque année un thème lié au respect dans l'école, et relayé par le magasine Okapi.
  4. http://www.dhnet.be/infos/faits-divers/article/173268/liran-a-encore-fugue.html
  5. cfr le site de la RTBF : www.rtbf.be
  6. http://la-route-nous-appartient.skynetblogs.be/tag/1/Institut%20Cousot