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Une étude de cas sur les effets du traitement médiatique de la réalité

Par Jean Blairon - Décembre 2007

L'accident

On se souvient des faits largement médiatisés : le 22/1/2007, un élève de l'Institut Cousot à Dinant poignarde le directeur de l'établissement qui venait de lui signifier son renvoi pour avoir vendu du hachisch dans l'école. Le jeune homme appartient à une famille en attente de sa régularisation, il est depuis peu élève de l'établissement.

L'Institut se caractérise par un fort investissement en prévention2: des services d'aide en milieu ouvert y sont actifs depuis longtemps, la question de l'éducation aux valeurs démocratiques et citoyennes y est prise au sérieux et fait l'objet d'actions collectives spécifiques et mûrement réfléchies, un fort tissu institutionnel est en soutien permanent.

Le directeur blessé définit lui-même l'événement dans la catégorie de l'accident : il donne l'exemple dans une interview du " conducteur fantôme " sur une autoroute : l'existence, marginale, de drames causés par ce type de conducteur, même s'ils sont souvent graves, relève de l'exception et ne peut conduire à conclure à un déficit ni du code de la route3, ni des investissements (signalisation, architecture des voiries...) qui sont consentis.

De fait le jeune homme, nous l'avons dit, est un élève récemment arrivé et il s'est probablement laissé déborder par sa situation et celle de ses parents - ce qui n'enlève évidemment rien au caractère inacceptable de son geste.

Le traitement médiatique de l'événement

Il n'empêche : le traitement médiatique de l'événement va immédiatement transformer l'accident selon ses catégories habituelles : il sera jugé révélateur d'un " courant de fond " (dont aucun indice ne sera toutefois apporté) et sera faussement catégorisé : il ferait partie de la montée de la violence chez les jeunes.

Le thème dominant sera ainsi configuré : " même les petites villes ne sont plus épargnées par la montée d'une violence aveugle " et l'on trouvera bien quelques personnes interviewées qui témoigneront du " choc " que cette " révélation " leur aura causé : " on n'aurait jamais cru qu'une telle chose était possible chez nous, plus personne n'est à l'abri (etc.) ". La société est ainsi une fois de plus présentée comme une forteresse assiégée et le sentiment d'insécurité préside à l'anticipation des rencontres. Le bourgmestre de Dinant, le très conservateur Richard Fournaux, on s'en souvient, fait un pas de plus et stigmatise la communauté ethnique du jeune homme (" ces gens-là règlent leurs désaccords par la violence... ").

Comme malheureusement trop souvent, la " couverture " médiatique de l'événement jette sur lui un voile déformant (mais aguichant), en recourant avec la plus grande des légèretés à une induction indue (l'accident est présenté, sans preuve aucune, comme un élément d'une collection de faits qui " autorise " à une généralisation " la violence monte de plus en plus chez les jeunes ") ; il en devient ainsi la concrétion incorrecte : Patrick Champagne a bien montré que de très nombreux journalistes ont beaucoup de mal à présenter les questions sociales (comme la réalité de la jeunesse, les actions de prévention des institutions) et qu'ils recourent ainsi à des concrétisations spectaculaires mais le plus souvent erronées4 (les quartiers chauds, les émeutes, les mises à sac...). Nous pensons que ces concrétisations fonctionnent de fait comme des " concrétions " douteuses, reposant sur des amalgames très approximatifs (mal-être des lycéens, révolte des banlieues, etc.)

Notons aussi que dans la plupart des cas, le traitement médiatique des choses n'a que l'apparence de l'analyse : la structure des textes ressortit le plus souvent au récit et il en réactive les fonctions de base " actantielles "5: la victime et sa quête, l'agresseur et son méfait, le destinateur de la " réparation ", les adjuvants de celle-ci (par exemple la visite de la ministre Arena), etc.

Dans les " comptes rendus " médiatiques, nous trouvons plus fréquemment en effet le déroulé d' un conte dramatisé, selon un mode équivalent au commentaire sportif plus ou moins épique, plus ou moins " typé " (une course cycliste, un combat de catch...), que le résultat sérieux d'une enquête sociologique.

On comprend dès lors l'indignation exprimée par Pierre Bourdieu:

" Il m'arrive d'avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère, sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu'ils évoquent et des responsabilités qu'ils encourent en les évoquant, devant des milliers de spectateurs, sans les comprendre et sans comprendre qu'ils ne les comprennent pas. "6

Cinq vagues destructrices

Il reste que textes et reportages, pour légers qu'ils soient, ne restent pas sans effets.

Nous aimerions présenter ces effets comme les résultats de la succession de cinq " vagues " différenciées mais tout aussi destructrices7.

En termes d'actions, effectivement, (puisque d'une certaine manière, tout discours est performatif, c'est-à-dire constitue une intervention dans la situation, dans laquelle il fait exister ou disparaître des morceaux de réalité), le traitement médiatique auquel nous avons assisté est cinq fois destructeur successivement.

a) La " marée " du discours médiatique qui s'empare ainsi d'une réalité balaie tout ce qui existait auparavant au profit de la manifestation d'un pur présent. Pour l'Institut Cousot, c'est notamment les efforts de très nombreux professionnels qui investissaient au quotidien en matière de prévention et d'éducation à la démocratie et à la citoyenneté.

b) Ce " pur présent ", nous l'avons vu, fait l'objet d'une catégorisation et d'une dramatisation inadéquates, qui altère de façon très profonde le sens de la situation.

c) Il s'ensuit que les protagonistes de la situation (la petite ville de Dinant, les institutions partenaires et l'école elle-même, les étudiants...) sont portés à l'existence publique (ils " existent " pour tout le pays si ce n'est au-delà des frontières) comme jamais auparavant, mais en étant niés dans leur sens et leurs investissements.

d) Ils subissent dès lors une forte déperdition d'énergie et risquent d'être soumis à toutes sortes de " décompensations ", dans la mesure où leur existence subit à la fois une exacerbation et une négation.

e) Ils sont soumis à une " fin de non-recevoir " très particulière, puisqu'une fois l'agitation médiatique retombée (c'est-à-dire une fois son potentiel attractif "dévalué"), tout redevient comme avant (tout sombre dans l'oubli, les projecteurs se portent sur autre chose), à ceci près que tout a été saccagé et que ce saccage est laissé pour solde de tout compte, sans espoir de retour.

Les discours médiatiques qui se sont tenus sur les événements les ont portés à la (mé)connaissance de tous, les ont vidés de leur sens, les ont remplis d'un sens qui n'était pas le leur, puis ont rejeté leurs protagonistes affaiblis dans les limbes de l'oubli, abandonnés à une situation peut-être aggravée, avec des forces éventuellement amoindries.

Une plus-value de réalité paradoxale

Notre analyse peut peut-être mettre en lumière un double déficit démocratique en ce qui concerne l'emploi permanent des " matériels de vision " dans notre société.

D'une part, nous avons affaire à un manque de clarté en ce qui concerne l'ensemble des matériaux d'enregistrement, dont l'usage peut échapper à tout contrôle (les caméras de surveillance en constituent un exemple). C'est ici la discrétion qui inspire l'inquiétude.

D'autre part et inversement, la trop grande clarté que donne d'une situation son exposition médiatique " brûle " la réalité qui en fait l'objet, comme il advient des traits et contours sur un négatif surexposé.
Dans ce cas, c'est l'exhibition devant le plus grand nombre qui peut constituer le problème.

Tout se passe en effet comme si l' " exposition publique " que permet la télévision notamment était devenue la condition même de l'existence et réalisait tout en même temps la destruction du sens de celle-ci.

Nous retrouvons ici un exemple de l'hypothèse que nous avons avancée concernant " l'institution totale virtuelle "8: il s'agit d'une " forcerie culturelle " analogue à celle qui avait été dénoncée par E. Goffman à propos de certaines institutions fermées : leurs manières de faire avaient pour conséquence de désintégrer le moi des personnes qui leur étaient confiées, pour les rejeter dans la société à l'état de déchets manipulables à souhait.
Parmi ces " procédés ", on trouve la " dégradation de l'image de soi " et la " promiscuité imposée, comme l'obligation de s'exhiber ".

C'est précisément les fonctionnements auxquels nous assistons ici, on vient de le voir. On peut les catégoriser, dans les termes de Goffman, comme le "viol des réserves"9 de l'individu.

Les contraintes du champ de plus en plus intériorisées

Certes ces fonctionnements ne sont pas intrinsèques à l'exercice de l'information ni à l'emploi des " matériels de vision " pour reprendre cette expression de Paul Virilio, pas plus que les procédés de l'institution totale ne sont automatiquement mis en oeuvre dans toute institution fermée.

Ne pas laisser ces procédés se produire constitue, dans un cas comme dans l'autre, les conditions d'un fonctionnement démocratique.

Nous espérons que le présent dossier peut, à son échelle et à sa mesure, faire la démonstration que rien de tout cela n'est inévitable.

Pierre Bourdieu a par ailleurs bien montré les faits de structure qui " poussent à la faute " l'exercice médiatique : poids de la télévision dans le champ médiatique, pouvoir économique des annonceurs qui engage une concurrence féroce entre les chaînes, chantage à la vitesse subséquent et crainte de ne pas avoir " révélé " ce que l'autre va exposer, imitation en cascade des médias les uns par les autres, traitement superficiel et spectaculaire pour " accrocher " le spectateur, uniformisation stylistique généralisée, jusque dans certains médias " alternatifs ".

Il reste que les contraintes structurelles que nous venons de rappeler semblent de plus en plus intériorisées si ce n'est revendiquées par les grands médias et leurs journalistes/présentateurs vedettes10.

Et ce n'est pas le traitement médiatique de la crise gouvernementale dans notre pays qui démentira notre analyse, puisque l'on s'aperçoit que les " négociations " sont davantage guidées par les déclarations médiatisées des uns et des autres que par les discussions des partenaires entre eux.

A coups de sondages approximatifs, de révélations " choc " ou d'indiscrétions (on se souvient de la note de Jean-Luc Dehaene captée par un télé-objectif et jetée en pâture à l'opinion11), le matériel médiatique en vient, avec beaucoup d'arrogance, à faire et défaire les formateurs, se substituant ainsi à la plus haute autorité du pays.

On se souvient des avertissements lancés par Paul Virilio à une société qui " ne maîtrise plus sa vitesse " et qui fait ainsi de l'accident sa réalité ultime12.

Faudra-t-il étendre ce raisonnement à la vitesse de transmission des informations et conclure que c'est désormais l'accident du sens qui est la réalité d'une société qui se laisse guider par les conducteurs-fantômes du " faux-jour " médiatique ?

Il conviendrait dès lors que toute action se double d'une lutte préventive contre la dégradation de son sens produite par les effets paradoxaux de son exposition. Il s'agirait alors de reprendre, mais dans une tout autre direction, les luttes médiatiques des années soixante, qui avaient tenté de faire entendre la voix de " radios libres " face aux médias " de masse " ou aux " appareils idéologiques d'Etat ".

  1. Comme nombre de mots, le verbe " démarrer " embrasse des sens divers si ce n'est opposés ; il désigne en effet en même temps la rupture des amarres, le fait de quitter (démarrer de), d'entreprendre, si ce n'est de réussir. Nous verrons que cette ambiguïté est précieuse pour désigner les effets du traitement médiatique de la réalité.
  2. Au sens que le secteur de l'aide à la jeunesse donne à ce mot, à savoir un effort pour faire diminuer les petites violences quotidiennes dont peuvent être victimes, dans l'inattention générale, les moins favorisés, ce qui peut les conduire, malheureusement à exercer en retour la violence contre eux-mêmes ou contre les autres. A ce titre on peut considérer à première vue la réaction de l'étudiant incriminé comme un cas de figure du mécanisme, qui n'a paradoxalement pas pu être évité.
  3. Comparaison d'autant plus pertinente qu'on se souvient du raisonnement de Goffman dans son ouvrage La mise en scène de la vie quotidienne et plus spécifiquement dans son article " Les individus comme unité "; l'auteur y présente le code de circulation comme la grammaire même rapports sociaux, ainsi que de leur exercice (" Les règles de la circulation routière servent en quelque sorte d'exemple idéal dans les discussions touchant la nature et la valeur des règles fondamentales ").
  4. P. Champagne, " La vision médiatique ", in P. Bourdieu (éd.), La misère du monde, Paris, Seuil, 1993. P. Champagne analyse le traitement médiatique de la mise à sac, par des jeunes essentiellement, d'un grand magasin à Vaulx-en-Velin.
  5. Cfr les analyses structurales, par exemple de Greimas et de Propp, qui mettent en lumière le fonds commun de tout récit, en termes de fonctions de base et de rôles (joués par des " actants ").
  6. P. Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, 1996, pp. 19 et sq. L'expression de cette indignation (il y a plus de dix ans) n'avait toutefois pas encore eu à affronter le phénomène du " crédit de belle gueule " (l'exact inverse du " délit de sale gueule " qui frappe tant de jeunes), qui permet, dans notre pays en tout cas, de propulser aux plus hautes fonctions (comme siéger dans des assemblées de représentants), des personnalités médiatiques.
  7. Nous pensons ici, métaphoriquement, au roman de M. Duras Un barrage contre le Pacifique, où l'auteur présente la situation d'une institutrice abusée par la bureaucratie coloniale, qui lui vend une concession territoriale incultivable parce qu'envahie annuellement par les grandes marées du Pacifique, qui brûlent toute culture, directement ou par infiltration. La mère tente d'ériger un barrage contre ces marées, en vain, y laissant sa santé mentale
  8. Cfr J. Blairon et E. Servais, "Hypothèses sur la domination dans la société de l'information", www.intermag.be
  9. C'est-à-dire des territoires privés, matériels et immatériels, source de protection et d'identité.
  10. Cfr J. Blairon et E. Servais, " L'immodestie et l'appauvrissement , quelques commentaires sur le prétendu docu-fiction de la RTBF", www.intermag.be
  11. Pendant les longs mois de négociations qui ont précédé la mise en place du gouvernement actuel, J.-L. Dehaene, reçu au palais royal, s'était fait" piéger" à propos d'une note confidentielle.
  12. P. Virilio, Ce qui arrive, Actes Sud et Fondation Cartier pour l'art contemporain, 2002.