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Réalisée par Joseph Charlier, cette synthèse de la conférence - dialogue « Richesses financières ou Richesses des populations ? », organisée par le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (R.W.L.P.) au Théâtre Royal de Namur le 12 mars 2012, est illustrée et documentée pour ce Dossier Intermag de clips présentés par le Réseau lors de la conférence, des textes et/ou supports des conférenciers invités, et des actes vidéos du colloque filmé par RTA.

 

 « Richesses financières ou richesses des populations ? »

>>>> INTRODUCTION et présentation des conférenciers

 

Le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté a organisé le 12 mars 2012 au Théâtre Royal de Namur une conférence intitulée « Richesses financières ou Richesses des populations ? ».

Dans son introduction à la conférence, Christine Mahy, secrétaire générale du RWLP, a souligné la qualité du lieu et l’ouverture des responsables du Centre Culturel Régional qui ont mis gracieusement ce Théâtre prestigieux à la disposition du RWLP, la mobilisation qui a précédé la conférence, les collaborations diverses qui ont permis son succès. Elle a remercié les très nombreux participants provenant des quatre coins de Wallonie en soulignant leur diversité : personnes précarisées, associations, intellectuels, enseignants, travailleurs sociaux, responsables d’administration ou de cabinets ministériels, etc. Elle a insisté sur le fait que cette conférence constituait un des jalons pour lancer une réflexion sur la nécessité de fonder un mouvement populaire, condition sine qua non pour contribuer à conforter la démocratie et le bien-être de tous - Intervention de Christine Mahy - Vidéo du colloque.

Joseph Charlier, conseiller RWLP, a exposé les motifs et buts de la conférence. En organisant celle-ci, le RWLP se base sur une conviction profonde, à savoir que la richesse ne peut se déterminer uniquement en termes financiers, de Produit Intérieur Brut, de marges de profit élevées, de taux de croissance. Pour le RWLP, les richesses de nos sociétés émanent de la population, des citoyens, des personnes ayant un emploi ou non, des personnes pauvres, de tous et toutes, quels que soient leurs statuts sociaux, professionnels, leurs nationalités, leur âge, leur sexe. Le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté veut susciter la réflexion, le dialogue, les échanges sur la thématique de la richesse. Cette conférence constitue un premier pas pour dégager des pistes d’une société riche par et pour tous et toutes - Intervention de Joseph Charlier - Vidéo du colloque.

Il a ensuite précisé le tempo de la conférence (voir invitation et programme de la conférence) avant de présenter les 4 orateurs invités à s’exprimer au cours de celle-ci.

 

Conférenciers

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Une conférence en trois temps : écouter, comprendre, interroger le sens.

  • entendre : on a entendu les témoignages de personnes pauvres, modestes, précarisées, qui ont exprimé leurs besoins et leurs apports à la société ;

  • comprendre : des universitaires ont proposé leurs analyses relatives aux raisons pour lesquelles la société ne répond pas suffisamment aux besoins de la population et ne prend pas assez en compte ses apports ; ils ont fait part de leurs travaux et réflexions sur la nature de la richesse et la création de richesses ;

  • interroger le sens  : ces chercheurs ont esquissé des voies susceptibles de produire une société qui rencontre les besoins de la population, des citoyens en partant des « richesses » développées par ceux-ci.

La conférence a alterné réflexion, débat, dialogue, et convivialité tout au long de l’après-midi et de la soirée pendant laquelle elle s’est déroulée. Surtout, elle a ouvert des pistes de réflexion qu’il importe d’approfondir en ces moments où la richesse de notre région devrait se mesurer bien plus dans un développement humain activé, partagé, vécu par toutes et tous que dans l’amoncellement de richesses financières engrangées par une minorité.

Nous relatons ci-après l’essentiel des témoignages, des analyses, des réflexions et débats de cette journée, en ciblant les pistes qui pourraient être reprises dans une réflexion ultérieure. Qu’il nous soit permis de remercier les différents intervenants dont nous avons choisi de mettre, librement, en relief les questionnements les plus susceptibles d’alimenter le débat.

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fleche Besoins et apports de la population à la société

Avant de céder la place aux analyses et propositions des intervenants, la première partie de la conférence était consacrée à la vision de plusieurs vidéos et à l’écoute de témoignages.

Les clips et vidéos, présentaient des personnes, et des associations, manifestant, se battant pour leur reconnaissance, témoignant de leurs difficultés, faisant preuve de leur énergie et de leur inventivité dans leur rapport à l’emploi (travailleurs pauvres, agriculteurs en difficulté), à la formation (jeunes en formation dans les entreprises de formation par le travail, EFT), aux difficultés familiales (par exemple au travers de l’action de l’association « La Maison ouverte »), au logement (soulignant que le respect de la diversité des besoins en matière de logement est nécessaire autant que créateur).

Autres vidéos présentées le Réseau : introduction ; Slam ; asbl La Rochellefin.

Le témoignage d’un architecte, Monsieur Louis de Beauvoir, a mis en relief les possibilités que nous avons de participer pleinement à l’édification de notre propre logement, en nous réappropriant cette capacité à moindres coûts avec des moyens à notre portée, en faisant « fleurir les diversités d’habitat (temporaire, léger), les diversités des personnes », en sortant ainsi des normes imposées au nom d’un certain type de bien-être dont l’effet est souvent très négatif pour les plus faibles - Témoignage d'un architecte.

Un débat - témoignage de jeunes, Samy et Nathalie, ayant participé à un projet de jeunes à « moindres opportunités » organisé par l’association Dynamo International a mis en relief la qualité de ces expériences de vie boostant ces jeunes dans la prise d’initiatives, la compréhension d’autres cultures, la confiance en soi retrouvée.

En conclusion, Christine Mahy a souligné que face aux conceptions dominantes - la compassion, la charité, mais aussi le consumérisme -, il importait d’opposer à celles-ci la mobilisation des ressources de la population, de découvrir et de mettre en valeur son énergie et ses potentiels, de faire valoir le droit pour tous aux richesses matérielles et immatérielles. La pauvreté n’est pas le fruit d’un hasard, mais la conséquence d’un système. Le but est de viser l’équité, la justice sociale, la démocratie. Mais cela nécessite des moyens.

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fleche Pourquoi notre société ne prend-elle pas en compte les besoins de la population, en particulier des personnes pauvres ? Pourquoi ne prend-elle pas en compte leurs apports ?

 

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Marie-Thérèse Casmana concentré son exposé sur les « représentations » de la pauvreté, sur la façon dont les personnes se perçoivent et dont elles sont perçues, « regardées » par les autres personnes, par l’administration, par la société. Analyser ces représentations peut être un vecteur pour l’action.

Les représentations dominantes jettent le soupçon sur la personne pauvre, la diminuent, la font souffrir, lui font honte, la violentent : celle-ci serait seule responsable de sa situation, c’est son fonctionnement interne, ses manques, sa paresse, sa « faute », une tare personnelle, qui seraient à l’origine de sa pauvreté. Cette explicitation « individualiste » des facteurs créateurs de pauvreté déresponsabilise la société : d’un côté, la société fabrique son « bien-être », de l’autre, ses exclus.
Définie en termes de manques, confrontée à une société où ce sont la performance, l’enrichissement personnel, le consumérisme, qui sont érigés en valeurs premières, comment la personne pourrait-elle préserver une image positive d’elle-même ? Marquée par la nécessité, il lui est interdit plus encore de céder à ses désirs. Ce qui lui est demandé, imposé, c’est de « renforcer son caractère », de faire preuve de sa capacité à s’en sortir par elle-même.
Pourtant, en période de crise, dans un temps où une majorité de la population est déstabilisée, on perçoit davantage qu’il y a des responsabilités collectives et que la pauvreté est la conséquence de l’inégalité sociale et de dynamiques économiques marginalisantes et excluantes. Les contraintes administratives, elles aussi, pèsent lourdement sur les personnes pauvres et sont paradoxales : d’une part, il est demandé à celles-ci de faire preuve de leur vulnérabilité pour obtenir de l’aide, et, d’autre part, d’accepter leur dépendance par rapport au système qui organise celle-ci.

Que faire pour combattre la pauvreté ? : restaurer le lien social – « être reconnu par les autres pour qui je compte, avoir une valeur dans la société » –, et, plus fondamentalement encore, combattre l’inégalité sociale.

« Il faut passer de la collection des individus se côtoyant à la collectivité des individus. Les inégalités sociales dégradent la vie collective, elles ne sont pas bonnes pour la démocratie. »

Consulter le support « Pauvretés : images et représentations » de l'intervention de Marie-Thérèse Casman en version .pdf

Visionner les vidéos de l'intervention de Marie-Thérèse Casman : Intervention 1

                                                                                                       Intervention 2

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S’appuyant notamment sur les travaux d’économistes – Easterlin (économiste américain) et Foster (économiste autrichien) –, Denis Clerc a souligné qu’à partir d’un certain seuil de richesse matérielle, le sentiment de satisfaction disparaît. Par contre, une corrélation très forte existe entre le niveau de satisfaction et le degré d’égalité : moins on est inégaux dans un pays et plus on est heureux (cf. les exemples de la Norvège et de la Slovénie).

Une société serait donc plus heureuse si elle ponctionnait davantage les riches au bénéfice des pauvres. Or, on est plutôt dans la situation inverse : si on prend le cas français, depuis 1989, le pouvoir d’achat d’une partie importante de la population est resté complètement statique alors que pour une minorité il a augmenté de 20%. Dans les pays riches, la part de la population qui occupe le haut de la pyramide sociale est réticente, opposée même, à la redistribution vers les plus pauvres. Outre que cela nuit aux intérêts immédiats de cette couche sociale très privilégiée, cette opposition à « des aides sans contreparties » est nourrie par une conception/représentation dominante en vertu de laquelle les pauvres seraient des fainéants. Le RSA/RMI en France, ultime filet de protection sociale, se trouve ainsi récusé par une partie importante de la population.

Cependant, en prenant encore l’exemple français, on s’aperçoit que sur la population de personnes pauvres adultes entre 20 et 59 ans, près de 60% d’entre elles sont au travail et plus de 10% en recherche d’emploi. La réalité c’est que l’emploi (temporaire, à temps partiel, etc.) est devenu une source de paupérisation. Il est nécessaire de lutter pour un emploi de qualité suffisamment rémunérateur. Notre société est suffisamment riche pour cela. Avoir accès à un emploi de qualité est une condition pour faire reculer la pauvreté.

Consulter le texte complet de l'intervention « Comment réduire les inégalités et la pauvreté ? » par Denis Clerc en version .pdf – notamment la première partie.

Visionner les vidéos de l'intervention de Denis Clerc : Intervention 1

                                                                                     Intervention 2

fleche Sur la définition de la richesse et la création de richesses

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Michel Laffut souligne qu’il y a plus de richesses produites collectivement par les individus que par l’ensemble de celles qui sont répertoriées dans la comptabilité nationale. Cependant définir ainsi la richesse exige un autre « regard ».

C’est cela qui a motivé la recherche sur les indicateurs de « bien-être » conduite par l’IWEPS en application et cohérence avec la stratégie de cohésion sociale du Conseil de l’Europe adoptée par la Région Wallonne, et mise en œuvre dans le programme de la DICS, Direction Interdépartementale de la Cohésion Sociale.

Il s’agissait d’apporter une réponse à une interrogation sur la capacité des sociétés à assurer le bien-être de tous leurs membres. Dans ce but, une expérience de construction « d’indicateurs de bien-être » s’est déroulée au sein de 15 communes wallonnes, avec la participation de 1200 citoyens. Il était demandé à ceux-ci de répondre à deux questions fondamentales : « Qu’est-ce pour vous le bien être (le bien-être collectif, sociétal) ? », « Qu’est-ce pour vous le mal être ? », et puis : « Que sommes-nous prêts à faire pour assurer le bien-être ? ».

La participation active de ces citoyens motivés à cette enquête a suscité des quantités impressionnantes d’idées individuelles. Celles-ci ont été ensuite apparentées, regroupées, de plus en plus finement. Cet exercice méthodologique participatif pointu a fait apparaître les versants divers et riches des conceptions du bien-être ; il a dévoilé des besoins sociétaux à rencontrer ; il a fait découvrir les potentialités individuelles et collectives immenses d’utilité collective portées par les citoyens dans les domaines les plus variés, qu’il s’agisse du cadre de vie et de l’environnement, des aspects matériels, des équilibres sociétaux et personnels, etc.

Consulter le support de l'intervention « Réflexion sur "Richesses financières et richesses des populations" » par Michel Laffut en version .pdf

Visionner les vidéos de l'intervention de Michel Laffut : Intervention 1

                                                                                       Intervention 2

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Faisant notamment référence à l’ouvrage qu’elle a dirigé – Isabelle Cassiers et alii « Redéfinir la prospérité – Jalons pour un débat public, Editions de l’Aube, 2011 » –, Isabelle Cassiers propose une réflexion critique relative aux notions de richesse et de création de richesses. Au travers de celle-ci, elle « déconstruit » l’indicateur de richesses dénommé PIB, et propose des voies pour la construction d’un indicateur de prospérité.
Sommairement, le PIB, Produit Intérieur Brut, est le chiffre total de la comptabilité nationale : production de biens et de services ; revenus distribués ; dépenses monétaires de biens et services. La croissance, c’est l’augmentation du PIB hors inflation.

La mesure de la richesse en termes de valeur monétaire, financière (production, profits, revenus, etc.), et donc le PIB, est dépassée pour trois raisons fondamentales :

Ce type de mesure de la richesse correspond à une époque de l’histoire révolue
Le PIB est né dans le contexte de l’après deuxième guerre mondiale, de la guerre froide, et de la nécessité de la reconstruction économique liée à la mise en place des pactes sociaux. Ce qui prévalut alors, ce fut le développement de l’activité marchande liée au développement concomitant d’une société de consommation de masse. Et donc la mesure qui comptait c’était la mesure de la croissance (sous la forme du PIB), celle-ci devant assurer plus de production, d’activités, d’emplois et partant de là, de revenus, de sécurité sociale, de dépenses, de bien-être. À partir des années 1970, la répartition des revenus a été modifiée au détriment des salariés. La pensée économique s’est orientée vers le néolibéralisme, encouragée dans cette voie notamment par l’implosion de l’URSS. Le pacte social s’est affaibli et l’on est passé de l’objectif de croissance à celui du rendement financier. Après 2008, ce modèle néolibéral est lui-même entré en crise, contesté par de plus en plus de nouveaux acteurs sociaux entendant influer autrement sur les objectifs sociétaux.

Cet indicateur n’est plus adéquat par rapport aux défis à relever au 21ème siècle
- Le défi environnemental : nous sommes à 50% de dépassement de notre ponction de la biocapacité de la planète ce qui entraîne des problèmes sérieux en matière de justice et d’équité sociale ; les inégalités et la pauvreté : les couches sociales les plus riches détiennent une part des revenus de plus en plus grande ; les inégalités augmentent continûment dans tous les pays de l’OCDE. La richesse rend-elle heureux ? On ne relève pas de correspondance entre la hausse de revenus et la hausse de satisfaction de la vie (cf. l’étude d’Isabelle Cassiers et Catherine Delain, « La croissance ne fait pas le bonheur : les économistes le savent-ils ? », Regards économiques n° 38, IRES-UCL, mars 2006 – consultable en version .pdf à l'adresse suivante : http://sites-test.uclouvain.be/econ/Regards/Archives/RE038.pdf ).
- La richesse – financière – ne constitue pas un tout. Il faut un minimum de bien-être matériel, mais la richesse, c’est aussi le sentiment d’appartenance à une société juste, c’est l’emploi (satisfaisant, épanouissant), les conditions de travail, la santé, les relations familiales et sociales, la gouvernance et les institutions, la qualité de l’environnement. Ces composantes ne sont pas reprises dans le PIB.

Cet indicateur n’est plus adéquat par rapport aux finalités sociétales
Nous sommes dans une société en recherche de sens, de finalités. En raison du défi environnemental, des inégalités, de la perte de sens, on ne peut plus assimiler richesse à PIB, prospérité à croissance économique.
Il appartient aux citoyens de formuler ce que sont les richesses aux yeux de la population (cf. l’enquête sur le bien-être, présentée par Michel Laffut ; cfr aussi Alternatives économiques, « La richesse autrement », n° 48, mars 2011, publié à l'initiative du Forum pour de nouveaux indicateurs de richesse (FAIR) – consulter l'adresse suivante pour une information complète sur l'ouvrage : http://www.alternatives-economiques.fr/la-richesse-autrement_fr_pub_1071.html.
La « richesse autrement » pourrait se composer de trois éléments essentiels : le respect de la terre et de la vie ; le respect des autres ; le sens de nos actions. Aujourd’hui, ce qui compte, ce ne peut plus être la seule activité marchande. Il importe de prendre en considération la ponction faite sur le patrimoine naturel, les inégalités, la valorisation de la qualité de la vie, les finalités.

Consulter le support « Au-delà du PIB : réconcilier ce qui compte et ce que l’on compte » de l'intervention d'Isabelle Cassiers en version .pdf

Visionner les vidéos de l'intervention d'Isabelle Cassiers : Intervention 1

                                                                                            Intervention 2

fleche Le débat

Le débat qui a suivi ce temps de l’analyse s’est concentré sur la nécessité de réduire la part du marchand dans nos sociétés, et, alternativement, sur la nécessité de valoriser les capacités (capabilités, cf. les ouvrages d’Amartya Sen - fr.wikipedia.org/wiki/Amartya_Sen) de chacun, les échanges réciproques entre citoyens, les échanges de savoir-faire, les initiatives citoyennes pour améliorer la qualité de la vie : services mutuels, initiatives locales avec échanges non monétaires, etc.

S’il est indispensable que le pouvoir d’achat des personnes à bas revenus soit préservé, que, par exemple, des « allocations de transition » soient mises en œuvre garantissant un financement de l’action des citoyens pratiquant une forme d’engagement (bénévolat, volontariat, action collective,...), celles-ci ne peuvent en aucun cas mettre à mal le financement des prestations sociales et ou des pensions. Surtout, il est important de produire une action collective, une autre manière de vivre ensemble, un autre modèle de société.

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fleche Quelles sont les finalités ? Comment produire une société rencontrant les besoins de la population et prenant en compte ses apports ? Quelles modifications de la société cela induit-il ?

 

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La société doit absolument réduire les inégalités sociales qui vont grandissant. Afin d’atteindre ce but, elle doit offrir à chacun la possibilité de réaliser ses richesses, ses potentialités.

Une des principales sources d’inégalité se manifeste dans la dégradation de la qualité de l’emploi : en France, le nombre de travailleurs pauvres augmente, plus de la moitié des actifs dans les ménages pauvres sont en situation d’emploi ou de recherche d’emploi. La raison principale de cette situation de pauvreté tient au fait que ces personnes (principalement des femmes, en particulier dans les « familles monoparentales ») ne disposent que d’un travail à temps partiel ou précaire faiblement rémunéré, ainsi qu’à la multiplication des emplois temporaires, d’intérims avec de longs temps intermédiaires de non emploi, etc. A quoi il faut ajouter le fait que ce sont les moins qualifiés qui ont le taux de chômage le plus élevé et le plus long.

En conséquence, pour Denis Clerc, afin de faire face à la pauvreté et de la faire reculer, les voies principales sont la limitation des rémunérations indécentes, l’augmentation des rémunérations basses par le développement d’emplois de qualité il s’agit de faire en sorte que les emplois à temps partiel deviennent des emplois à temps plein ce qui demande de réduire le temps de travail des emplois à temps plein , l’amélioration du niveau de formation par la mise en œuvre de formations qualifiantes.

Consulter le texte complet de l'intervention « Comment réduire les inégalités et la pauvreté ? » par Denis Clerc en version .pdf – notamment la deuxième partie (à partir de la p.6).

 

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Ses constats sont similaires à ceux exprimés par Denis Clerc. Le taux de pauvreté est le plus fort chez les chômeurs, les travailleurs pauvres, les familles monoparentales. Tant en Belgique qu’en France, le nombre global d’heures travaillées sur les 30 dernières années a régressé fortement : en cause le développement de l’emploi à temps partiel, la flexibilité, le travail intérimaire. Il n’y a pas d’emploi disponible à haute qualification pour tous, et le nombre d’emplois non pourvus est extrêmement faible comparativement au nombre d’emplois qu’il faudrait pourvoir.

Nous allons vers une société où l’emploi sera rare. Or celui-ci était le mécanisme central de redistribution de la richesse. Le problème de la redistribution est donc posé.

Pour Michel Laffut, il faut déconnecter emploi et activité, aller vers une sortie progressive de l’échange monétaire et créer les conditions pour que les potentialités de la population soient valorisées, que les activités sociales, les activités non marchandes soient reconnues, dans des formes restant encore à explorer.

Cela sera le résultat d’un processus. A l’heure actuelle, du fait du manque d’alternative globale, le niveau d’action possible c’est la multiplication d’initiatives locales développant ces potentialités de la population, créant des réseaux entre elles, ...


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A la notion de richesse, Isabelle Cassiers oppose la notion de prospérité. Prospérité dans le sens de « conforme à nos espérances ». N’y a-t-il pas d’autres types d’espérances que la croissance, la richesse, l’augmentation de biens matériels ? Qui est ce « nous » habilité à faire entendre ces espérances ?
Redéfinir la prospérité induit de répondre à trois défis principaux

  • Un défi historique, celui du dépassement du capitalisme : schématiquement, préalablement au développement du capitalisme marchand auquel a succédé le capitalisme industriel puis le capitalisme financier, les biens communs de l’humanité appartenaient à tous (la terre, la nature, les ressources). Ils ont été privatisés. Le moment est venu de reprendre possession de ces biens communs. Mais cela ne pourra se faire par un renversement. La transition vers un autre type de société se fera de manière plus inductive par nos actions.

  • Un défi substantiel : à la société de l’avoir, il faut substituer la société de l’être.Redéfinir la prospérité, c’est désigner un état de société désirable et la trajectoire pour y arriver. Il appartient aux citoyens de définir cet état de société désirable, avec l’aide notamment des réflexions des chercheurs. Il leur appartient de réfléchir aux finalités poursuivies dans la création, la répartition et l’usage des ressources. Une quantité de pratiques, d’initiatives, pratiques, locales, partielles, vont déjà dans ce sens. Celles-ci se font dans l’esprit de la réappropriation des biens communs, elles organisent des services, des biens répondant à un besoin, surtout, elles expérimentent un autre type de rapports humains, une autre forme de prospérité mise pratiquement en œuvre.

  • Un enjeu politique : il s’agit de réactiver la démocratie, la participation démocratique en développant les capacités d’autonomie collective, la capacité, la capabilité de la population àformer ses propres normes, à se réapproprier les biens communs. On ne peut plus accepter que les règles économiques soient une fatalité. Le rôle de l’Etat devrait se transformer en un rôle suscitant l’action collective, l’encouragement des expérimentations de transition, les initiatives de la population. En réactivant la notion de biens communs, on fait émerger un autre type d’acteurs, de valeurs ; chaque initiative locale, chaque action collective fait émerger un autre type de société. Cette transition historique ne pourra être assurée qu’en associant étroitement les citoyens, les chercheurs, les mouvements citoyens, les syndicats, les pays émergents, ... Elle pourra s’appuyer sur une définition de la prospérité basée sur d’autres indicateurs, tels les indicateurs de développement humain et durable.

Consulter le support de l'intervention " Redéfinir la prospérité. Jalons pour un débat public " d'Isabelle Cassiers en version .pdf

fleche Le débat

  • Qu’est-ce que la richesse ? Qu’est-ce qu’une société riche ?

Les participants au débat ont insisté sur le fait que chaque individu doit disposer de revenus suffisants. Cela doit se concevoir par la promotion d’une autre conception de la richesse : la richesse des citoyens, des activités utiles à la société, des biens communs, doit remplacer la richesse individuelle et l’accaparement. En ce sens, une réflexion juridique conduite par la « communauté des utilisateurs » devrait avoir lieu sur l’expérimentation des biens communs, elle devrait étudier les règles d’utilisation, les normes, les droits, etc. Concernant les biens communs, à propos de la propriété du sol, il a été fait référence à l’ancienne communauté villageoise en Ardennes, ainsi qu’à l’exemple de la municipalisation des terrains constructibles aux Pays-Bas et au Danemark, cette dernière permettant d’éviter la spéculation sur la terre et de réduire la hausse des loyers.

Une société riche doit réduire la cassure entre les « riches » et les « pauvres » : dans la mesure où chacun se reconnaîtra, où l’on sera proche, la réduction des écarts se fera nécessaire. Une société riche devrait comporter une dimension spirituelle, au sens de la prédominance de l’être sur l’avoir, le mal-être étant le mal (dans ma relation) aux autres. Une société riche, c’est une société où les savoirs intellectuels, culturels, pratiques, sont partagés.

  • Quels sont les chemins à tracer pour construire une société rencontrant les besoins de la population et riche des apports de toutes et tous ?

Il a été souligné que l’approfondissement de la démocratie, des procédures de participation démocratique, était le meilleur moyen pour débattre et décider des meilleurs choix en vue de réaliser une société prospère au sens défini supra.

Les participants ont affirmé que l’avenir des enfants est indissociable de cette nouvelle vision de la prospérité, en particulier en favorisant toutes les initiatives veillant à briser la pauvreté des enfants, mais aussi en valorisant leur capacité d’émerveillement, porteuse potentiellement d’un renouvellement de la société, d’une reprise de confiance de chacun en soi.

Il a aussi été mis en relief que les changements pourraient être stimulés par un « syndicalisme des citoyens », car tous sont confrontés aux difficultés générées par le monde financier.

  • Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour que toutes et tous participent à la construction d’une société prospère, riche des apports de toutes et tous ?

Afin que les capabilités de chacun puissent s’exprimer, le rôle de l’enseignement est fondamental. L’enseignement qualifiant ne peut être refondé dans le but de renforcer la flexibilité des personnes, leur utilité pour les seules entreprises. Au contraire, il importe que cet enseignement qualifiant, mais aussi tout l’enseignement, reste un enseignement ouvert et citoyen. La formation à l’esprit critique, sur la société, sur soi-même, est plus que jamais indispensable.

De plus, des participants ont insisté sur la situation des jeunes de 18 à 25 ans qu’ils estiment particulièrement grave, « ils sont abandonnés à eux-mêmes ». On ne peut construire une société future ainsi ; il est indispensable de mettre en œuvre tous les moyens utiles en vue de les faire participer à leur existence, à leur mise en confiance.

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Aux dires des participants, la conférence « Richesses financières, richesses des populations ? » a représenté un véritable succès tant au niveau de la qualité des témoignages que des analyses et réflexions proposées par les différents orateurs, que des débats suscités par celles-ci et auxquels de nombreux participants ont pris part.

Brièvement, au travers de l’ensemble de ces contributions et échanges, on a pu constater que l’on sous-estime encore fortement l’apport des personnes, y compris et particulièrement (mais pas seulement) des personnes pauvres, à la société.

Pour réduire l’inégalité sociale, pour faire face avec succès aux défis de notre temps, pour assurer à tous et à toutes l’expression et la valorisation de ses capabilités, la conception sociétale basée sur les richesses financières doit être remplacée par une conception sociétale qui redéfinit la prospérité en termes de mieux-être pour tous, se basant sur les apports, les initiatives créatrices des populations.

La réactivation de la démocratie, l’encouragement de toutes les actions veillant à ce que les citoyens se réapproprient les biens communs, à ce qu’ils expérimentent l’échange de leurs pratiques, de leurs savoirs, sont de nature à contribuer à faire émerger un type de société basé sur d’autres critères que la richesse financière, le profit, la consommation. Ceci sans aucun angélisme : en effet, dans ce mouvement de transition, il sera indispensable de faire en sorte que les personnes disposant de bas revenus voient leur situation s’améliorer : en ce sens, la valorisation de leur expérience, de leurs activités est nécessaire. S’il importe de tracer des chemins vers une société où ce soit l’être qui prédomine sur l’avoir encore faut-il que chacun dispose d’un minimum d’avoir. Toutes les formules utiles en ce sens devaient être étudiées, dont un meilleur partage du travail disponible pour tous, dont des allocations de transition reconnaissant l’activité sociale des personnes en protégeant et améliorant le revenu, etc.

Des questions fondamentales ont donc été ouvertes. Sans que toutes les réponses y aient été apportées, des voies nouvelles ont été explorées. Pour aller plus loin pour conforter la vision qui permettra de tracer un chemin de transition de l’économie de la richesse financière à celle des populations, pour tracer un meilleur avenir à tous, en particulier aux enfants et aux jeunes ainsi qu’à toutes les personnes précarisées dans notre société, il sera indispensable de poursuivre le débat, de consolider ces pistes de réflexion, de les construire dans un apport mutuel et réciproque des citoyens, des intellectuels, des acteurs associatifs, sociaux, économiques, des politiques. C’est à cela que le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté s’attache dans sa pratique quotidienne, c’est cela qu’il continuera à impulser dans son action future.

 

 

Table des matières


INTRODUCTION et présentation des conférenciers

 

I - PREMIER TEMPS : entendre
-> Besoins et apports de la population à la société
Les clips et vidéos
Le témoignage d’un architecte, Monsieur Louis de Beauvoir
Un débat - témoignage de jeunes
En conclusion, Christine Mahy

 

II - DEUXIEME TEMPS : comprendre
-> Pourquoi notre société ne prend-elle pas en compte les besoins de la population, en particulier
des personnes pauvres ? Pourquoi ne prend-elle pas en compte leurs apports ?

Marie-Thérèse Casman : des représentations de la pauvreté et de la nécessité de combattre
l’inégalité sociale
Denis Clerc : l’égalité rend heureux ; les pauvres ne sont pas des fainéants !

-> Sur la définition de la richesse et la création de richesses
Michel Laffut : partage de réflexions issues de l’enquête sur les indicateurs de bien-être en Wallonie
Isabelle Cassiers : réflexion critique à propos de la notion de richesse

-> Le débat

 

III - TROISIEME TEMPS : interroger le sens
-> Quelles sont les finalités ? Comment produire une société rencontrant les besoins de la population
et prenant en compte ses apports ? Quelles modifications de la société cela induit-il ?

Denis Clerc : développer un emploi de qualité, améliorer la formation qualifiante
Michel Laffut : déconnecter emploi et activité, valoriser les potentialités de la population
Isabelle Cassiers : redéfinir la « prospérité »

-> Le débat

 

BILAN DE LA CONFERENCE

 

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Crédit photo : RWLP

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