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LIVRE DE VIES : Plus d'un siècle d'accueil de l'enfance à Bruxelles

Toute institution est née d’une raison, d’un besoin. Elle a grandit et évolué, s’est adaptée au monde, à ses nécessités, au temps. Elle a négocié une contractualisation avec la société. Elle s’est organisée. Mais oublier qu’une institution est bien plus qu’une organisation, c’est la vider de son sens et de son âme. C’est la raison pour laquelle se pencher sur son passé, sur la présence encore actuelle de son passé, est pour une institution une démarche aussi vitale que préparer son avenir.

Un contexte culturel et politique particulier

Dans de nombreux pays, et singulièrement en Belgique francophone, l'action sociale et l'action culturelle se sont développées moyennant une forte délégation de l'Etat vers une série d'associations issues d'une initiative « privée »1, la plupart du temps de nature collective. Depuis plusieurs années, la manière dont cette délégation se régule prend la forme d'une contractualisation.

Cette dernière s'opère de plus en plus en recourant à un étalon quantitatif : des « services » sont définis de manière plus ou moins commune et sont traduits en actes quantifiés, c'est-à-dire in fine en normes de résultats. D'autres critères vérifient la légitimité de l'association qui fait l'objet de la délégation, en regard de systèmes de sens qui peuvent être différents ; on vérifie ainsi dans certains cas la capacité de l'association à se projeter dans un avenir maîtrisé (parfois d'une manière aussi artificielle que les fameux plans quinquennaux); dans d'autres, c'est l'opportunité de ses choix d'orientation (que l'on invite à organiser en un « projet d'établissement ») ; des critères formels sont souvent ajoutés (encadrant la composition du conseil d'administration par exemple).

L'adoption d'un mode quantitatif de régulation et de contractualisation peut reposer sur plusieurs raisons. Trois nous paraissent dominer.

  1. Les institutions dont nous parlons se sont créées (et se créent encore) d'initiative ; beaucoup d'entre elles ont partie liée à des forces d'influence2, dont l'origine est souvent un mouvement social (par exemple les mouvements ouvriers) ou culturel, mouvements qui ont pu donnernaissance ou s'articuler à une organisation politique. Puisque, d'une part, la concurrence régit les rapports entre les forces d'influence et que, d'autre part, ce sont les forces politiques qui conduisent l'Etat qui organisent la délégation et la contractualisation, il a pu paraître positif de répartir les moyens issus de la délégation d'une manière la plus objectivable possible – d'où le recours à des normes quantitatives.
  2. En second lieu, le mode de pensée « opérationnaliste », critiqué par Herbert Marcuse, qui conduit à « traduire » tout concept (surtout critique) en un nombre fini d'opérations observables, s'est imposé dans de nombreuses sciences (par exemple le béhaviorisme en psychologie, la pédagogie par objectifs en psycho-pédagogie). Ce mode de pensée ne pouvait que rencontrer et renforcer le rationalisme techno-bureaucratique qui préside souvent à la conduite de l'action publique. D'où la pensée « objectifs/moyens/résultats » a pu abusivement revendiquer le monopole de la rationalité, et partant de l'efficacité et de la légitimité.
  3. Enfin, l'affaiblissement de l'Etat-Nation centralisateur (qui se marque par le fait que l'Etat, selon la belle formule d'A. Touraine, est devenu « trop petit pour les grands problèmes et trop grand pour les petits ») conduit les responsables de la gestion publique à adopter, par nécessité, des comportements dictés par un souci de parcimonie (certains d'entre eux se laissent même guider par des attitudes de suspicion par rapport aux associations qui font l'objet d'une contractualisation). L'adoption de critères quantitatifs permet dans ce contexte de vérifier « qu'on en a bien pour son argent », même si le « son » est souvent revendiqué à tort par des fonctionnaires oublieux des fonctionnements de redistribution dont ils sont les premiers bénéficiaires.

Adopter de nouvelles références ?

Les systèmes de régulation que nous évoquons ci-dessus équivalent toujours, en dernière lecture, à mettre aux postes de commande de la relation de contractualisation une trilogie de questions qui peut sembler aller de soi :

  1. Quels sont les services que l'association prétend pouvoir rendre ?
  2. Quelles actions observables y correspondent ?
  3. Quelles normes de résultats devront-elles être atteintes ?

Si de telles questions peuvent paraître incarner un progrès dans la gestion de la délégation et de la contractualisation, nous voulons soutenir ici qu'elles constituent aussi une régression en matière de sens et de valeur partagés dans la dynamique d'une association.

Toute une approche, inspirée d'une sociologie des organisations prétendument moderne et de fait des plus éculées, nous invite ainsi à adopter un point de vue « scientifique » sur l'action institutionnelle, ce qui aboutit à appréhender celle-ci selon des relations binaires (quel est l'input ? Quel est l'output ?), puis à la réduire à une activité de production parmi d'autres : toute action institutionnelle se résumerait ainsi à un approvisionnement en capitaux (financier, ressources humaines, technique), permettant la transformation d'un matériau (c'est de cette manière désormais qu'on envisage le bénéficiaire d'une action institutionnelle) en produit fini (élève formé, exclu intégré, délinquant corrigé, sans emploi dynamisé, familles rééduquées à l'orthopédagogie, etc.)...

L'impression prévaut donc que ce « progrès » constitue de fait une régression fantastique, puisque nous en revenons ni plus ni moins à une logique fonctionnaliste, prétendument positive et univoque, dont René Lourau et bien d'autres s'étaient attachés à montrer les limites et les dangers...dans les années soixante.

Toujours plus qu'une organisation

Le courant institutionnaliste avait en effet montré que des fonctions officiellement niées étaient bien présentes dans les organisations, qui étaient travaillées de façon significative par ce « négatif » : la démonstration la plus utile et efficace étant probablement celle de Goffman, montrant que l'asile, en tant qu'établissement officiel de soin, était aussi travaillé par un négatif, qui pouvait le conduire à détruire l'autonomie culturelle du malade.

Il est essentiel aujourd'hui, sans omettre d'accorder toute son attention aux fonctions officieuses (au négatif au travail), de montrer et de faire vivre qu'une « institution » est aussi bien plus qu'une organisation.

Nous entendons par là que l'institution doit être considérée comme le résultat d'une dynamique institutionnelle3 qui correspond, d'une part, à un rejet de l'insuffisance d'un présent (ou d'un état de la situation) et, d'autre part, à la définition d'une volonté critique, qu'elle soit lutte pour l'égalité, la solidarité (sur le versant social) ou pour la liberté et l'authenticité (sur le versant culturel).

C'est dire qu'une fois créée, l'institution qui confirme ce rejet et cette lutte au point de vouloir s'organiser pour les incarner dans la durée, se donne des exigences fortes.
Nous pouvons ainsi indiquer à titre d'exemple :

  • l'ambition de rester fidèle, de manière créative, à l'élan fondateur qui a suscité le mouvement instituant;
  • la volonté de réussir à mener son action comme une véritable création culturelle (une invention de forme et de sens), et cela à l'externe (dans son rapport au monde) comme à l'interne (dans son mode de fonctionnement quotidien);
  • l'effort critique, qui conduit l'institution à ne jamais se limiter à sa propre sphère, mais à relier ses efforts au développement de la société tout entière, ce qui est l'inverse de la démission dont se rendent coupables tant d'organisations marchandes ou non marchandes (je produis, le reste n'est pas de mon ressort);
  • le souci de rester « vrai et vivant », c'est-à-dire authentique ; ce souci se traduit dans un travail d'évaluation effectif, ce qui est rarement le cas4, malgré les discours;
  • la prise en compte du dilemme éthique, qui impose à l'institution, dans son commerce avec le monde, de ne pas faire l'impasse sur les valeurs qu'elle entend défendre (particulièrement à propos des relations de concurrence dans lesquelles sont prises aujourd'hui tant d'associations/institutions).

Ces exigences fortes nous conduisent évidemment très loin de la vision organisationnelle qui se gausse de considérer son action comme si elle équivalait à la transformation maîtrisée d'une matière première inerte, en croyant atteindre par là le sommet de la modernité la plus exemplaire.

Nous allons montrer un exemple de cet écart irréductible dans le travail de recherche sur elle-même qu'assume toute institution digne de ce nom, recherche dans laquelle elle joue en partie au moins son ambition de fidélité, sa volonté de création, son effort critique, son souci d'authenticité et la prise en compte de la dimension éthique.

Le travail de l'institution sur elle-même.

En évoquant les conditions d'un tel travail, telles que les a définies le courant institutionnaliste, nous pouvons prendre la mesure de tout ce qui sépare l'exigence institutionnelle de la vulgate organisationnelle « service/moyens/résultats (sur une matière première) ».

C'est évidemment un tel travail sur soi qu'a réalisé de manière exemplaire le Home Juliette Herman. Son expérience fournit donc une illustration d'autant plus précieuse de ce que nous évoquons ici que pour certains nouveaux convertis à la (pseudo) modernité rationalisatrice, les réalités que nous évoquons peuvent sembler irréelles, alors que c'est leur programme lui-même qui constitue une dangereuse utopie5.

Le travail institutionnel implique que le bénéficiaire en soit reconnu comme protagoniste de plein droit. F. Tosquelles l'exprimait ainsi à propos des malades mentaux (se situant par là-même aux antipodes de l'institution asilaire totale dénoncée par Goffman) :

« Ca ne servirait toutefois à rien, si nos attitudes ne comportaient une certaine réponse participante à l'enjeu manifesté, qui précisément ne ferme point la possibilité de reprises spontanées du malade lui-même devenu à part entière, partenaire, de plein droit. »6

Le travail institutionnel poursuit en effet l'ambition qu'une homologie au moins relative existe entre les engagements sociétaux de l'institution (ses luttes sociales et culturelles) et la manière dont elle entre en relation avec les bénéficiaires et les protagonistes du travail institutionnel quotidien.

Le travail de l'institution sur elle-même lui impose un devoir de mémoire: quels étaient les engagements fondateurs, qui les a portés, quelle en était la signification, dans quel environnement ?

Ce passé est en effet toujours présent d'une certaine manière, même s'il paraît oublié ou est dénié :

« Toute rencontre avec quelqu'un, même très isolée et très précise, se produit toujours sur fond de présence – et d'absence – de beaucoup d'autres, pas toujours anonymes. Souvent en effet, il s'agit d'autres gens connus ou reconnus, souvent attendus, appelés ou même convoqués, c'est-à-dire évoqués dans cet espace institutionnel concret. Ca fait mémoire, là même, du seul fait de leur existence. La dimension spatiale des institutions comporte toujours une perspective historique. »7

L'on pense évidemment ici tout naturellement aux « galeries d'anciens » jugés exemplaires8, ou aux souvenirs prégnants de parents qui ont été « placés » et dont la conduite est guidée par le souci absolu d'évitement du même « destin » pour leur enfant. Mais il ne s'agit évidemment là que du plus apparent et il existe bien des manifestations de ce passé/présent dans la vie des institutions.

Enfin, le travail institutionnel réflexif fait toujours éclater les frontières du lieu : il aborde la succession des lieux institutionnels d'un point de vue relationnel (qu'ignore absolument le point de vue organisationnel) :

« Une institution, ça n'existe pas. Il n'y a point une institution seule. Il n'y a que des institutions en interaction et chaque institution peut venir à participer à des « combinats » divers. (...) On est toujours membre de plusieurs institutions à la fois et alternativement. On fréquente avec régularité, avec plaisir, avec espoir et déception, diverses institutions ; c'est-à-dire qu'on fréquente à la fois l'espace institué d'origine, l'espace familial, et la chaîne d'institutions de son au-delà concret. »9

Réflexivité, invention et densité

Les composantes du travail de réflexivité institutionnelle que nous venons d'esquisser doivent être considérés comme les garants de la permanence du travail d'invention qui caractérise les institutions et leurs engagements.

Ce travail donne évidemment une densité politique au travail institutionnel, qui permet de se prémunir contre le plus grand des dangers que peuvent encourir l'action sociale et culturelle aujourd'hui : celui d'être réduites à la production manufacturée d' « individus » plus conformes au statut de consommateurs formatés qu'à la prise en compte de leurs droits de sujets. Ces droits « culturels » selon l'expression d'Alain Touraine ne concernent en effet jamais des individus, mais constituent toujours l'enjeu de ce que Félix Guattari appelait des « agencements collectifs de subjectivation »10 - et qui sont incarnés par exemple par des institutions vivantes et créatives, ce qui implique pour elles un travail important de réflexivité.

NOTES

  1. Nous appelons de telles associations, classiquement, des institutions.
  2. Très improprement appelées « piliers » dans le langage commun.
  3. Nous résumons ici fort sommairement un long travail consacré à la spécificité des institutions, dont on trouvera deux versions plus développées : J. Blairon et E. Servais, « L'institution, protagoniste de luttes culturelles », in « Racaille » et banlieues virtuelles, Charleroi, Couleurs livres, 2006 ; J. Blairon et E. Servais, « L'institution comme passion de réalisation », http://www.intermage.be.
  4. Voir à ce sujet J. Blairon, J. Fastrès, E. Servais et E. Vanhée, « Evaluation et contrôle des pratiques institutionnelles », in L'institution recomposée, tome 2, L'institution totale virtuelle, Bruxelles, Luc Pire, 2001.
  5. On se souvient que Pierre Bourdieu évoquait dans Contre-feux « l'utopie (en voie de réalisation) d'une exploitation sans limites » ; nous insistons sur le fait que la montée en puissance d'une exploitation sans limites ne concerne pas que le monde marchand : elle passe par la réduction de toute action culturelle et sociale (de toute alternative) à une production instrumentale (ce que rend magnifiquement possible (« évident ») la triade service/moyen/résultat).
  6. J. Oury, F. Guattari, F. Tosquelles, Pratique de l'institutionnel et politique, Paris, Matrice éditions, 1985, p. 89.
  7. Ibidem, p. 135.
  8. Comme à la « Casa Pia », institution d'hébergement de Lisbonne, où la décoration des pavillons était constituée de portraits photographiques de pensionnaires ayant réussi ou étant devenus célèbres.
  9. J. Oury et al., op. Cit., pp. 123 et 133.
  10. F. Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, Seuil, avril 2007.

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